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01/10/2007

Cette méfiance qui tue la croissance

Individualistes, corporatistes, les Français suspectent tout et tout le monde: voisins, patrons, justice, élus... Dans un ouvrage audacieux, deux chercheurs expliquent les effets ravageurs de cet état d'esprit sur l'économie.

Les Français n'ont pas volé leur mauvaise réputation : inciviques, méfiants, jaloux, ils le sont, et deux économistes le prouvent ! Plus grave, ils affirment que cet état d'esprit serait la source de tous nos maux. Chercheurs au Cepremap (Centre pour la recherche économique et ses applications), Yann Algan et Pierre Cahuc délivrent, les conclusions de leur dernier rapport, "La société de défiance. Comment le modèle français s'autodétruit", où l'on découvre les effets pervers d'un système paralysant, incapable de répondre aux attentes sociales. Miné par le corporatisme et un Etat omnipotent, l'Hexagone s'enlise. Pourtant, pointent les auteurs, les pays scandinaves ont prouvé que l'on pouvait marier avec succès efficacité et générosité. Si les Français acceptaient les mêmes réformes que les Suédois, "ils pourraient augmenter leurs revenus de 5% et baisser leur taux de chômage de trois points", affirment-ils.

Au coeur de leur raisonnement, la méfiance généralisée des Français, qui s'accrochent à leurs avantages individuels au lieu de négocier des améliorations collectives. "Si tu gagnes, je perds." Voici leur leitmotiv, ce "jeu à somme nulle, voire négative", déjà décrit par Alain Peyrefitte, en 1995, dans La Société de confiance : essai sur les origines du développement (Odile Jacob). "Il s'applique à la France plus qu'à tout autre pays", expliquent Pierre Cahuc et Yann Algan. Ainsi, plus de la moitié de la population pense que nul ne peut atteindre le sommet sans être corrompu (lire page 74). Parmi les 15 pays les plus riches de la planète, seuls les Japonais, les Polonais et les Russes se montrent plus méfiants. Tandis que moins de 10% des Norvégiens et à peine plus de 20% des Américains affichent cet état d'esprit.

En France, "l'Etat affecte la confiance"

Quand les deux tiers des Danois et des Néerlandais déclarent faire confiance aux autres, seul 1 Français sur 4 partage cet optimisme. Tous les sondages le confirment : en France plus qu'ailleurs, on se méfie de tout, de ses voisins, de son patron comme de la mondialisation. On doute des magistrats, du Parlement et des syndicats. Interrogés dans le cadre de la World Value Survey, l'une des plus vastes enquêtes d'opinion internationale, organisée tous les dix ans par l'université américaine du Michigan, les Français se sont montrés défiants à l'égard de la justice : près de 1 sur 5 d'entre eux déclarait n'avoir "aucune confiance" dans l'institution; à peine moins que les Belges et les Turcs (1 sur 5) et dix fois plus que les Danois (2%).

D'où vient cette suspicion généralisée ? "La Seconde Guerre mondiale, notamment l'Occupation et Vichy, nous a laissé en héritage le corporatisme et un Etat dirigiste", explique Yann Algan. A l'entendre, le cocktail est unique au monde et particulièrement nocif. En liant les droits sociaux aux statuts individuels et aux professions, le modèle français "institutionnalise les divisions", poursuit l'économiste. En intervenant à tous les niveaux de la société, "l'Etat affecte la confiance". Avec sa dizaine de régimes publics de retraite, la France se classe au premier rang des pays les plus corporatistes, observent Yann Algan et Pierre Cahuc. Avec 44% de la dépense publique consacrée aux fonctionnaires (traitements et retraites), elle compte parmi les plus étatistes. Or, plus d'Etat ne signifie pas forcément plus de solidarité ni plus d'efficacité. Les dépenses sociales françaises sont plus élevées qu'ailleurs, mais moins bien réparties que dans les pays scandinaves. Algan et Cahuc citent l'assurance-chômage en exemple : très généreuse en apparence (le plafond des allocations chômage est le plus élevé d'Europe), elle couvre en fait moins de la moitié des chômeurs et l'indemnité moyenne est beaucoup plus faible que dans les pays nordiques.

"La France est prise dans un cercle vicieux", affirment les économistes. Les inégalités attisent les jalousies. Les dérogations multiples freinent les élans de solidarité et érodent la cohésion nationale. L'interventionnisme de l'Etat vide l'action syndicale de son sens. Couvés mais insatisfaits, les Français ruminent leur rancoeur, se replient sur eux-mêmes et adoptent un cynisme à toute épreuve. De tous les pays riches, ils sont les plus inciviques. A peine 39% considèrent qu'il n'est "jamais justifié de réclamer indûment des aides publiques", contre 89% des Danois. Et, quand plus de 90% des Danois jugent impensable d'accepter un pot-de-vin, moins de 60% des Français les suivent: sur 21 pays riches sondés, ce taux est le plus bas.

"La défiance et l'incivisme freinent les réformes"

"Les réformes sont suspectées de ne profiter qu'à une poignée d'individus", note Yann Algan. Et la boucle est bouclée : "La défiance et l'incivisme freinent l'adoption de réformes qui permettraient d'améliorer le fonctionnement de notre marché du travail." Fort heureusement, tempère le chercheur, "cette situation ne résulte pas d'un atavisme. D'autres pays, notamment scandinaves, ont traversé avant nous la même crise existentielle". Il ne s'agit pas non plus d'une maladie orpheline : les Grecs sont, eux aussi, plus méfiants que la moyenne. Mais comment changer les moeurs ? En 1970 déjà, le général de Gaulle s'inquiétait de voir "les rapports sociaux empreints de méfiance et d'aigreur".

Yann Algan et Pierre Cahuc croient pourtant aux résurrections, du moins en économie. Même si, avant cela, quelques révolutions s'imposent. "La transparence, l'équité et l'efficacité doivent devenir la priorité de nos politiques publiques", estime Yann Algan. La liste des chantiers à ouvrir est donc très ambitieuse : réforme des syndicats; évaluation de l'action publique; abolition des régimes spéciaux de retraite; ouverture à la concurrence, etc. Mais pourquoi ferait-on aujourd'hui ce que l'on sait nécessaire depuis tant d'années ? "Le climat est propice, assurent les deux chercheurs, car les Français prennent conscience de leur retard." Seront-ils capables d'accepter de nouvelles règles du jeu ?

db7505941f4fc882087d3b65c6a2306c.jpg248cfe230c3c6c21883ec9c75697924b.jpgYANN ALGAN est professeur à l'Université Paris-Est et à l'Ecole d'économie de Paris.

PIERRE CAHUC est professeur à l'Ecole Polytechnique et chercheur au CREST-Insee.

 

Source : L'Express (20/09/07), par Julie Joly

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