Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/10/2008

Réguler ou faillir

409597.jpgLa tempête financière est en train, espérons-le, de s'apaiser. Il est donc temps de se prémunir contre le retour éventuel d'événements aussi graves. On dénonce ici ou là les méfaits du capitalisme financier. Comme s'il suffisait de les expurger pour retrouver les vertus d'un capitalisme pur, d'un capitalisme d'entrepreneurs. Cette condamnation n'a guère de sens : la distinction entre économie réelle et économie financière est commode mais infondée. Le capitalisme est un tout, un système indivisible.

Sans doute faut-il rappeler deux vérités solidement établies. La première est que plus une économie est développée, plus est importante sa dimension financière. Pour simplifier, loin d'être séparables, banque et industrie vont de pair. Pour une raison assez claire : une économie développée utilise beaucoup de capital et croît au rythme de ses innovations, c'est-à-dire de ses prises de risques. Or il revient au financier de faire se rencontrer épargne et investissement, de sélectionner les risques, d'en assurer la division et, ce faisant, d'apporter aux entrepreneurs les ressources nécessaires. Cette fonction est irremplaçable.

La seconde vérité découle de l'expérience historique comme du raisonnement. Tout système financier laissé à lui-même finit par faire faillite. La morale est ici superflue. Qualifier de « cupidité » ou « d'appât du gain » le désir d'enrichissement qui est le moteur de la vie économique ne fait pas avancer la réflexion d'un iota. Le système financier est exposé à la tentation permanente du dérapage parce que l'encaissement des intérêts, déclenché par la prise de risques, précède dans le temps l'éventuel sinistre. La recette vient avant la dépense et ce mouvement a été poussé à l'extrême par la technique dite de « titrisation des crédits ». L'imprudence est rémunératrice, du moins à court terme.

Ainsi apparaît la contradiction centrale : une économie moderne ne peut se passer d'un système financier qui constitue à la fois une courroie de croissance et un danger mortel. Que le système financier soit public ou privé ne change rien à l'affaire : l'histoire abonde en exemples où la prise de risques influencée par des critères politiques s'est révélée aussi catastrophique que celle inspirée par la recherche du profit le plus rapide. En un mot, le système financier ne doit être ni supprimé, ni nationalisé, ni moralisé (le mot est impropre) mais régulé. J'entends que la prise de risques doit y être mise sous contrôle par une autorité indépendante, dont la mission serait d'empêcher toute destruction systémique.

Cette nécessité est d'autant plus forte que la finance est aujourd'hui mondialisée. Cause et conséquence de la globalisation de l'économie, le système financier couvre toute la planète et ses principaux acteurs sont mondiaux. Où que se produise un accident majeur, ses dommages s'étendront partout. Si rien n'est fait après la crise actuelle (ce qui paraît hélas possible) la prochaine sera inéluctable et, plus violente encore, emportera des défenses trop faibles.

Comment s'y prendre ? La tâche est d'abord conceptuelle. Elle est immense. Traduire en règles opératoires des principes généraux d'exhaustivité (toute institution accumulatrice de risques doit être régulée), de transparence (tout portefeuille risqué doit être publié), de validité des appréciations (toute agence de notation doit faire approuver ses méthodes), de robustesse des normes comptables, de protection de la solvabilité et de la liquidité du système, de division des risques, ce travail considérable nécessitera du temps et beaucoup d'expertise. Ce n'est pas avec un sommet de chefs d'Etat et deux rencontres des ministres des Finances qu'il sera accompli.

Nous avons cruellement besoin d'une agence mondiale de conception hors de laquelle rien de très utile ne se fera. Aujourd'hui, elle n'existe pas. Comment parler d'une régulation mondiale que personne n'a la responsabilité de dessiner ? Confier ce rôle au FMI, qui n'a plus aujourd'hui de fonction réelle et où se retrouvent tous les pays du monde développé ou émergent, serait une bonne idée.

Etablir des normes acceptées par tous n'est qu'une première étape. Ensuite, faut-il que leur bonne application soit contrôlée par des gendarmes, je veux dire des régulateurs. L'activité financière du monde, liée à son niveau de développement économique, est concentrée sans doute à plus des trois-quarts aux Etats-Unis et en Europe. Le régulateur américain existe mais son emprise sur la finance américaine est, comme la crise du « subprime » l'a montré, très imparfaite. Non pour des raisons accidentelles : le libre marché y a développé ses excès à l'abri d'une solide protection idéologique contre l'idée même de réglementation. Mettre un terme à ce désordre central suppose un dialogue sans concession entre le concepteur mondial des normes (donc le FMI), le régulateur américain et son collègue européen.

Or ce dernier n'existe pas. Plus exactement, il s'incarne en autant d'avatars que d'Etats souverains, soit vingt-sept pour les seuls pays de l'Union européenne. Aucune autorité ne les réunit sous son égide, mais un vague semblant de coordination qui s'arrête devant la barrière étroite d'un nationalisme de place. Croit-on qu'une régulation aussi émiettée puisse être efficace ? Croit-on que l'on puisse négocier à vingt-sept avec l'Amérique ? D'où la deuxième proposition : il est urgent de créer un régulateur européen central si l'on veut équilibrer le dialogue transatlantique et donc le marché lui-même.

Fabrication de normes, contrôle de leur application, ces deux premiers volets n'épuisent pas le sujet. Que faire si, en dépit de ces précautions, les fondations du système financier sont ébranlées par quelque accident ? La fourniture de liquidités par les banques centrales n'est pas suffisante, on l'a vu, à combattre la méfiance. En dernier recours, seule la signature publique peut faire revenir une confiance disparue. Ce qui pose inévitablement la question du rapport de taille entre des institutions financières de plus en plus grandes et internationalisées et leur Etat d'origine, éventuellement modeste, qui est aujourd'hui le seul garant de leur pérennité.

Ici encore, il faut mutualiser ressources et signatures au niveau européen. Je pense nécessaire, troisième proposition, la création d'un fonds d'intervention placé sous l'autorité du régulateur central, alimenté par une cotisation perçue sur tous les acteurs de la sphère financière et abondé, en cas de besoin, par la puissance publique.

Quel gâchis ce fut de voir l'Europe trop longtemps désunie et désemparée dans la crise, malgré sa monnaie commune. Conception de normes, contrôle de leur intégrité, sanction de leur irrespect, moyens de l'intervention publique, aucune régulation sérieuse du capitalisme financier n'est envisageable si ces différents chapitres ne sont pas convenablement écrits. Il est temps de s'y mettre.

[source]

 

Les commentaires sont fermés.