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04/11/2008

My name is Bond. Junk Bond...

Premières difficultés pour certains états sur les marchés obligataires

Ca y est, nous y voilà : selon le Financial Times, certains états, même très bien notés, comme l’Autriche et l’Espagne, toutes deux cotées AAA selon les agences de notation, commencent à  retarder leurs émissions d'emprunts obligataires, tirant sur leur trésorerie, car les conditions de taux actuelles ne leur sont pas favorables.

Ces pays, et plusieurs autres, vont donc tenter d’attendre que les taux longs baissent pour emprunter, ce qui va lourdement augmenter la demande de crédit des états l’an prochain. Peut-être cette baisse va-t-elle se produire, car après tout, l'époque est à la volatilité, mais rien n'est moins sûr.

En effet, les pays qui retardent leurs émissions devront tôt ou tard s'y mettre. Et, toujours selon le FT, il faut donc s’attendre à ce que les émissions de tranches obligataires des pays européens augmentent de 30% en 2009. Pour la zone Euro, ce seront 925 milliards d’Euros qui devront être trouvés.

Loi de l'offre et de la demande appliquée au crédit

Une augmentation aussi soudaine des taux d’intérêts demandés à certains états s’explique aisément : d’une part, les plans Paulson 1 (sauvetage de Fannie Mae et Freddie Mac) et 2 (Sauvetage des banques) vont augmenter la dette négociable du trésor US d’environ 1500 milliards de dollars, à partir du niveau actuel de l’ordre de 5000 milliards : une hausse aussi soudaine de l’encours de crédit de 30%  de la première puissance économique mondiale est tout à fait exceptionnelle.

Les différents plans de sauvetage annoncés par les états Européens vis-à-vis de leurs banques auront le même effet : l’assouplissement "temporaire" (que j’adore la douce ironie de ce mot dans la bouche des politiciens…) des critères de Maastricht annoncé par Bruxelles va permettre aux mauvais dirigeants de céder à toutes les démagogies, à tous les lobbies, pour arroser tous les demandeurs de plan de soutien et de sauvetage. Difficile de dire non aux chômeurs ou aux agriculteurs, pour ne citer qu'eux, quand on a largement ouvert sa bourse aux banquiers... Là encore, la demande de crédit par les états va augmenter.

L’Amérique latine ne s’en tirera pas mieux. L'Asie non plus.

Par conséquent, la compétition des états endettés pour attirer les faveurs des détenteurs de capitaux va être plus rude. Et le phénomène que j’anticipais en Août est en train de se produire : cette compétition rend les prêteurs plus sélectifs et tend à remonter la "prime de risque" demandée aux emprunteurs considérés comme un peu moins fiables que les meilleurs.

Même si l’on a pu croire pendant un court laps de temps que la perte de confiance des investisseurs dans l’économie privée allait charrier des tombereaux d’argent vers les emprunts d’état, autorisant les trésors publics des grands états à emprunter pour presque rien depuis le mois de septembre, la tendance est en train de se retourner. La crise a permis aux états drogués à la dette de s’offrir en septembre un énorme shoot d’héroïne, pardon, de crédit, à bon compte, mais la fête semble finie. Certes, les bons américains à très court terme (1 à 3 mois) restent diffusés à des prix incroyablement bas (source: Jp Chevallier), mais les taux longs US à 10 ans remontent à près de 4%. La tendance des prochains jours devra être suivie avec... intérêt, bien sûr.

Or, dans le même temps, les investisseurs institutionnels – Banques et assurances --  qui sont la principale clientèle des obligations d’état, sont obligés d’opérer un vaste mouvement de diminution de leur effet de levier, ou "deleveraging". Cela veut dire qu’en ces temps où elles se rendent comptent que des actifs qu’elles ont financé avec leurs fonds, en grande partie empruntés, ont perdu de la valeur, elles doivent d’urgence couvrir des pertes, et donc remonter leur niveau de fonds propres pour pouvoir prêter avec une plus grande sécurité.

Il est donc prévisible que les sommes d’argent susceptibles d’être prêtées aux états vont diminuer.

Demande en hausse brutale, offre en baisse non moins sensible : les taux exigés par les prêteurs vont augmenter. Et sans doute pas qu’un peu.

Prêtez l'oreille ! Oui, mais avec intérêt...

Concrètement, cela veut dire que lorsqu’une "vieille" tranche d'emprunt d’état va arriver à échéance, l’état débiteur, s’il ne réduit pas sa dette par une politique d’excédents budgétaires, devra la remplacer par un nouvel emprunt au moins équivalent qui risque de lui coûter plus cher, voire beaucoup plus cher. Pire encore, s’il accroît ses déficits, les nouvelles tranches émises seront  plus importante que celles arrivant à maturité: tout déficit ne peut être financé que par de nouveaux emprunts. L’intérêt qu’elles feront donc supporter aux contribuables n’en sera que plus élevé.

De fait, les intérêts payés par les états les moins bien jugés par les investisseurs vont fortement augmenter. En France, ces intérêts représentent déjà plus de 44 milliards d’Euros au budget, presque autant que le produit de l’impôt sur le revenu (#56 Mds). Si la France venait à être considérée comme un état plus risqué que d’autres, la barre des 50 milliards, voire des 60 milliards, serait rapidement enfoncée. Or, la persistance de nos déficits publics n’est pas de nature à rassurer les prêteurs, même s’il l’on peut toujours se consoler en disant que l’Italie et la Hongrie sont en plus mauvaise forme que nous. Que les autrichiens ou les espagnols, aux fondamentaux budgétaires autrement plus sains que les nôtres, en soient réduits à espérer une baisse des taux consentis par les prêteurs, ne laisse rien présager de bon pour nous.

Et d'ores et déjà, il semblerait que les investisseurs pénalisent les mauvais états comme la France et l'Italie par rapport à l'Allemagne. Toujours selon JP Chevallier, les écarts de taux ("spreads") entre pays de la zone Euro augmentent de plus en plus: les investisseurs réclament une prime de 30% pour acheter de l'obligation italienne par rapport à du bon allemand, et la surprime réclamée à la France est de 10%. En clair, si un investisseur demande 4% aux allemands, il demandera 4,4% aux Français. Surtout, l'accélération des courbes est inhabituelle (voir courbes) et laisse craindre une dégradation rapide de la confiance des investisseurs envers les pays les moins bien considérés.

Conséquences pour les entreprises

Les effets de cette hausse, si elle se confirme, pourraient être graves, bien au-delà des conséquences budgétaires ou fiscales.

L’augmentation de la demande de crédit par les états, rapportée à la contraction de l’offre, va assécher le crédit disponible pour les entreprises, c’est ce que l’on appelle l’effet d’éviction, et pousser à la hausse les taux demandés aux entreprises. C’est inéluctable, et les annonces de "plan de soutien au crédit pour les PME" de l’Etat via les banques n’y changeront absolument rien. L’état ne pourra prêter aux banques que l’argent qu’il aura lui-même emprunté sans doute plus cher qu’actuellement. Les entreprises qui auront besoin de crédit devront le payer plus cher quoiqu’il arrive.

Or, la comptabilité des entreprises, est ainsi faite que la valeur des ressources (le passif de l’entreprise) dont elle dispose doit être égale à la valeur de ses actifs  (également appelés emplois, au sens de ce à quoi les ressources sont employées) à un instant donné. Les ressources de l’entreprise sont égales à la somme de ses fonds propres (capital accumulé par l’entreprise depuis sa création) et de ses dettes (cf. image ci dessous). Si une entreprise qui doit rembourser une partie de ses emprunts ne peut pas réemprunter la somme équivalente, parce que le taux est trop élevé, ou la banque plus prudente, alors ses ressources diminuent.

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Colonne de gauche: l'actif - De droite : les ressources

 

L'entreprise a donc trois options pour faire face au remboursement de sa dette, synonyme de diminution de ses ressources :

(A) Soit, parce qu’elle gagne beaucoup d’argent, elle le thésaurise, augmentant ainsi ses fonds propres. Mais on voit mal pourquoi une entreprise très profitable serait celle qui aurait le plus de mal à emprunter. Ce cas de figure sera donc minoritaire et n’est cité que pour mémoire.

(B) Soit, parce qu’elle inspire encore confiance à des investisseurs, elle peut augmenter son capital en trouvant des investisseurs providentiels ou en lançant des souscriptions : la perte d'une ressource "crédit" est alors compensée par le gain d'une ressource en "fonds propres". 

(C) Soit elle n’y arrive pas, et elle doit se délester de ses actifs : soit en pompant sur sa trésorerie, mais celle-ci n’est certainement pas florissante en ces temps de carnets de commandes plats; soit en vendant des participations financières, mais les PME en ont très peu; Soit en réduisant drastiquement ses autres sorties d’argent, ce qui signifie généralement des licenciements, sous réserve que l'entreprise puisse payer les indemnités afférentes. Si, par malheur, aucune de ces décisions ne suffit à rétablir l’équilibre financier de l’entreprise, celle-ci doit alors déposer le bilan, ce qui peut aboutir, dans le pire des cas, à la cessation définitive de son activité.

Naturellement, la solution B est infiniment supérieure à la solution C. Mais la politique gouvernementale actuelle peut elle permettre de faciliter cette option ? Hélas, non.

Annonces du gouvernement: aux antipodes du souhaitable

Vous l’avez compris : les annonces actuelles du gouvernement, visent essentiellement à subventionner  l’accès au crédit. Or, le prix du crédit sera de toute façon poussé à la hausse par les gouvernements eux-mêmes, du fait de leur impéritie budgétaire, et par le deleveraging bancaire.

Et ce n'est pas l'annonce, faite jeudi dernier, que les préfets superviseront au niveau local les banques pour vérifier que les fonds et les garanties de l'état servent bien à octroyer des prêts, qui pourront rassurer les agents économiques. En effet, forcer les banques à accorder des prêts à des entreprises que les conditions de marché rendent  moins solvables revient à placer une nouvelle bombes à retardement dans le bilan des institutions financières, qui, après l’éclatement de la bulle des subprimes, n’ont vraiment pas besoin de cela.

Ajoutons que les déclarations récentes de M. Sarkozy, qui confiera aux préfets la charge de sélectionner avec les banques quelles entreprises méritent d'être sauvées et lesquelles ne le méritent pas, tout en incitant son nouveau "médiateur du crédit" à lancer des campagnes de délation dans la presse envers les banques qui feraient leur métier avec la prudence nécessaire, sont tout simplement vénéneuses. Le lobbying, les copinages, les malversations iront bon train dans les préfectures, alors que les banques sous pression risquent d'accorder à contresens de l'économie des prêts trop risqués. Dans ces conditions, l'affectation des ressources bancaires ne sera certainement pas optimale... Et les défauts de paiement seront in fine couverts par les contribuables. Au delà de l'inquiétante dérive autoritaire de notre président, déjà évoquée ici, le gouvernement n'a visiblement pas compris la leçon des subprimes: socialiser les pertes des agents économiques privés les rend dangereusement imprudents et prépare le terrain de nouvelles crises.

La logique du gouvernement est de tenter de sauver des emplois existants en abaissant artificiellement le coût du crédit: cette stratégie ne sauvera que très marginalement des emplois, se retournera  contre tous les contribuables, et au final aggravera la récession qui s'annonce. Aucune politique de subvention aux entreprises en difficultés menées par le passé, quelle qu'en ait été la forme ou les entreprises cible, n'a donné de bon résultat. Celle ci n'est pas promise à un meilleur sort.

Kapital !

Lorsque le crédit est voué à être cher de façon inéluctable,  c’est l’accès au capital qu’il faut favoriser, que ce soit en faveur des entreprises existantes que des entreprises en gestation. Pour cela, il faut que les agents économiques  retrouvent  non seulement la confiance, mais aussi une incitation bien plus grande à former du capital. Des évolutions absolument drastiques de notre fiscalité sont nécessaires, lesquelles supposent des baisses tout aussi massives de nos dépenses publiques.

Un rééquilibrage des bilans des entreprises – et des banques -- en faveur de plus de capital et de moins de dettes aurait en outre des effets vertueux considérables sur l’économie. Attention, je ne sous estime pas le rôle et l'importance du crédit dans le financement des entreprises. Mais sans formation de capital suffisante, augmenter son endettement au delà de certaines proportions se révèle très risqué.

Les mesures nécessaires pour parvenir à réamorcer la pompe du capital seront évoquées dans une prochaine note dans les jours à venir, pour tenir celle ci dans des dimensions acceptables. Vous vous doutez que la création d'un "Fond Souverain" public chargé de prendre des participations dans des entreprises dont des bureaucrates décideront lesquelles sont "stratégiques" ne suscite pas de ma part le moindre enthousiasme. Soupir...

Mais même si je laisse les solutions pour plus tard, je n’en ai pas fini avec les difficultés qui nous attendent.

Conséquences pour l'état : « effet ciseau »

Revenons à l’état et aux collectivités locales. Les entreprises risquent de passer par des moments difficiles: les rentrées fiscales afférentes (TVA, mais surtout IS et Taxe professionnelle) vont être moins élevées que prévu, touchant les caisses de l'état et des intercommunalités. La baisse du nombre de transactions immobilières et de leurs montant va lourdement obérer les budgets des conseils généraux, dépendants des droits de mutation. 

Bref, l'ensemble de la sphère publique va voir ses recettes au mieux stagner, plus vraisemblablement diminuer. Or, la crise fera grandir la demande de prestations d'assistance sociale. Nous avons vu qu'après avoir arrosé les banques, les pouvoirs publics ne pourront pas résister aisément à la pression politique vis à vis de ces demandes.

Hausse des dépenses, baisse des recettes: c'est la hantise de tous les trésoriers publics, l'effet "ciseau", que la Suède a connu entre 1990 et 1993, l'acculant à une sévère dévaluation de sa devise, la couronne.

De nombreuses collectivités locales ont réagi en proposant des hausses importantes d'impôts locaux. Or, mes lecteurs le savent, les impôts locaux ont la désagréable caractéristique, dans ce pays, d'être régressifs: cette hausse touchera avant tout les classes moyennes-basses.

L'état, lui, aura le choix entre augmenter les impôts, ce qui tuera encore plus rapidement tout mouvement de reprise, soit la fuite en avant dans l'endettement, par le biais des déficits, dont nous avons vu plus haut quels seraient les effets délétères sur les taux d'intérêts qu'il devrait payer à ses créanciers.

My name is Bond. Junk Bond...

Or, la crise actuelle n'est pas la seule bombe budgétaire qui menace l'état. Dans ce rapport (PDF) de 2005 (antérieur à la débâcle, donc), Standard and Poor's, notant que les déficits sociaux liés à l'âge de la population n'étaient pas correctement anticipés par les gouvernements de plusieurs pays, prévoyait que la notation des principales signatures publiques risquerait fort d'être dégradée entre 2010 et 2020. Et la France, malheureusement, était en tête de liste des prévisions de dégradation.

Le graphique ci dessous, tiré de ce rapport de S&P's, montre comment la notation de l'état Français pourrait être dégradée dans les années à venir, si l'état ne faisait rien pour corriger le tir : 

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Dettes de la France: bientôt des junk bonds ?

Selon la courbe, la note de la France risquait une dégradation légère à partir de 2010, pour atteindre des rivages critiques vers 2020: sa dette deviendrait alors une obligation pourrie, en anglais, junk bond.

Or, la crise actuelle rend plus que probable une accélération cette dégradation, sauf changement radical de cap politique. D'ailleurs, même si les agences de notation subissaient des pressions pour ne pas dégrader ces notes, les investisseurs ne s'y tromperaient pas: en demandant des écarts de taux ("spreads") de plus en plus élevés pour des pays comme la France ou l'Italie par rapport à l'Allemagne, comme nous l'avons vu plus haut, ils ont déjà anticipé le début de la glissade.

La situation est plus que grave: si l'état ne prend pas rapidement des mesures drastiques pour éliminer ses déficits, elle pourrait devenir désespérée. En combien de temps ? C'est une bonne question, mais tout porte à croire qu'il ne nous en reste pas beaucoup pour réagir.

Le jour où la France fera faillite ?

Rappelons ce que signifierait une dégradation de la notation Française: dans un premier temps, les taux d'intérêts demandés à la France augmenteraient dans des proportions d'abord soutenues, puis, si aucune réforme drastique ne pouvait être engagée, vertigineuses.

Puis arriverait un jour ou les règles prudentielles imposées par les états aux établissements financiers se retourneraient contre eux: au dessous de certains seuils, BBB+ ou BBB, un nombre croissant d'investisseurs n'auraient plus le droit de prêter à la France. Nous n'arriverions alors plus à placer nos émissions obligataires sur les marchés financiers. Or, notre état dépense chaque année à peu près 16% de plus que ce qu'il encaisse ! L'état Français serait donc alors de facto en cessation de paiement. Je vous renvoie à la seconde partie de cette ancienne note évoquant un livre de feu Philippe Jaffré, ancien directeur du trésor, pour saisir les conséquences tragiques d'un tel événement.

Y at-t-il des raisons d'espérer ?

Le pire est il certain ? Comme je l'ai dit par ailleurs, je souhaite vivement me tromper, et pouvoir être ridiculisé par les lecteurs. D'ailleurs, selon Gary Becker, prix Nobel 1992, cité par Bryan Caplan, si les dirigeants n'écoutent jamais les Cassandre et les Nouriel Roubini de l'économie, c'est parce que dans 95% des cas, ils ont raison de ne pas les écouter: les prévisions catastrophistes sont presque toujours démenties ! Presque. Espérons que celles ci fassent partie du lot commun.

De fait, des raisons d'espérer existent encore: l'Italie, la Hongrie, pourraient tomber avant nous, nous forçant à réagir. Barack Obama, s'il est élu ce soir, peut se révéler nettement moins socialiste que son programme ne l'indique, et se montrer plus proche d'un Bill Clinton que d'un Franklin D. Roosevelt, permettant aux USA de s'en sortir vite et de tirer l'économie mondiale vers le haut. Il pourrait abandonner ses postures protectionnistes électoralistes, ayant compris l'impact désastreux des lois protectionnistes promulguées par H. Hoover en 1930. Voire même ne pas promulguer toutes les hausses d'impôts qu'il a envisagées. Mais rien n'est moins sûr.

Flyingvache D'autre part, si le coût du crédit augmente trop, et si les mécanismes de marché ne sont pas contrariés par quelque intervention étatique mal conçue, la demande de crédit risque de se raréfier, obligeant les banques à baisser leurs taux, dans un classique mouvement de rééquilibrage de l'offre et de la demande... mais dans un environnement économique fragilisé, ce qui laisse entière la question de l'accès amélioré au capital pour les entreprises.

Les agents économiques peuvent retrouver la confiance si les banques prouvent que le spectre des faillites s'éloigne... Malgré l'omniprésence de l'incurie étatique à tous les stades de la prise de décision.

Et les vaches peuvent voler aussi.

L'on peut également envisager d'autres scénarios aussi noirs que celui que j'ai longuement développé. Par exemple, il est imaginable que les états européens, face aux abysses financières nées de leurs impérities, envisagent leur "auto-sauvetage" massif  par une reprise en mains de la BCE, pour la forcer à créer de l'inflation excédentaire: l'extinction de la dette par l'inflation a toujours été, hélas, l'échappatoire des états mal gérés. Ce n'est qu'une hypothèse, bien sûr. Dans ce cas, vos économies, votre épargne fondraient, et tous ceux qui auraient prêté de l'argent aux états seraient spoliés. Devant l'incertitude ainsi créée, les agents économiques retarderaient nombre de projets potentiellement créateurs de valeur, puisque cette valeur serait de toute façon éphémère. Bref, un tel "sauvetage" par l'inflation nous appauvrirait considérablement, et ne ferait que reporter sur des millions de chômeurs supplémentaires les problèmes de fins de mois difficiles des trésoriers publics. Mais pour l'instant, le statut de la BCE, qui ne peut être modifié qu'à l'unanimité des états membres, interdit ce comportement. Il faut s'attendre à des assauts violents contre la règle de l'unanimité dans les prochains mois...

Fort heureusement, d'autres politiques peuvent nous préserver de tels embarras. Plutôt d'attendre que le ciel ne nous tombe sur la tête, ou que des états mieux gérés que la France ne nous montrent la voie à suivre, nous devrions nous attacher à prendre des  bonnes décisions dès à présent. Il n'est pas trop tard.

[Objectif Liberté]

27/10/2008

Réguler ou faillir

409597.jpgLa tempête financière est en train, espérons-le, de s'apaiser. Il est donc temps de se prémunir contre le retour éventuel d'événements aussi graves. On dénonce ici ou là les méfaits du capitalisme financier. Comme s'il suffisait de les expurger pour retrouver les vertus d'un capitalisme pur, d'un capitalisme d'entrepreneurs. Cette condamnation n'a guère de sens : la distinction entre économie réelle et économie financière est commode mais infondée. Le capitalisme est un tout, un système indivisible.

Sans doute faut-il rappeler deux vérités solidement établies. La première est que plus une économie est développée, plus est importante sa dimension financière. Pour simplifier, loin d'être séparables, banque et industrie vont de pair. Pour une raison assez claire : une économie développée utilise beaucoup de capital et croît au rythme de ses innovations, c'est-à-dire de ses prises de risques. Or il revient au financier de faire se rencontrer épargne et investissement, de sélectionner les risques, d'en assurer la division et, ce faisant, d'apporter aux entrepreneurs les ressources nécessaires. Cette fonction est irremplaçable.

La seconde vérité découle de l'expérience historique comme du raisonnement. Tout système financier laissé à lui-même finit par faire faillite. La morale est ici superflue. Qualifier de « cupidité » ou « d'appât du gain » le désir d'enrichissement qui est le moteur de la vie économique ne fait pas avancer la réflexion d'un iota. Le système financier est exposé à la tentation permanente du dérapage parce que l'encaissement des intérêts, déclenché par la prise de risques, précède dans le temps l'éventuel sinistre. La recette vient avant la dépense et ce mouvement a été poussé à l'extrême par la technique dite de « titrisation des crédits ». L'imprudence est rémunératrice, du moins à court terme.

Ainsi apparaît la contradiction centrale : une économie moderne ne peut se passer d'un système financier qui constitue à la fois une courroie de croissance et un danger mortel. Que le système financier soit public ou privé ne change rien à l'affaire : l'histoire abonde en exemples où la prise de risques influencée par des critères politiques s'est révélée aussi catastrophique que celle inspirée par la recherche du profit le plus rapide. En un mot, le système financier ne doit être ni supprimé, ni nationalisé, ni moralisé (le mot est impropre) mais régulé. J'entends que la prise de risques doit y être mise sous contrôle par une autorité indépendante, dont la mission serait d'empêcher toute destruction systémique.

Cette nécessité est d'autant plus forte que la finance est aujourd'hui mondialisée. Cause et conséquence de la globalisation de l'économie, le système financier couvre toute la planète et ses principaux acteurs sont mondiaux. Où que se produise un accident majeur, ses dommages s'étendront partout. Si rien n'est fait après la crise actuelle (ce qui paraît hélas possible) la prochaine sera inéluctable et, plus violente encore, emportera des défenses trop faibles.

Comment s'y prendre ? La tâche est d'abord conceptuelle. Elle est immense. Traduire en règles opératoires des principes généraux d'exhaustivité (toute institution accumulatrice de risques doit être régulée), de transparence (tout portefeuille risqué doit être publié), de validité des appréciations (toute agence de notation doit faire approuver ses méthodes), de robustesse des normes comptables, de protection de la solvabilité et de la liquidité du système, de division des risques, ce travail considérable nécessitera du temps et beaucoup d'expertise. Ce n'est pas avec un sommet de chefs d'Etat et deux rencontres des ministres des Finances qu'il sera accompli.

Nous avons cruellement besoin d'une agence mondiale de conception hors de laquelle rien de très utile ne se fera. Aujourd'hui, elle n'existe pas. Comment parler d'une régulation mondiale que personne n'a la responsabilité de dessiner ? Confier ce rôle au FMI, qui n'a plus aujourd'hui de fonction réelle et où se retrouvent tous les pays du monde développé ou émergent, serait une bonne idée.

Etablir des normes acceptées par tous n'est qu'une première étape. Ensuite, faut-il que leur bonne application soit contrôlée par des gendarmes, je veux dire des régulateurs. L'activité financière du monde, liée à son niveau de développement économique, est concentrée sans doute à plus des trois-quarts aux Etats-Unis et en Europe. Le régulateur américain existe mais son emprise sur la finance américaine est, comme la crise du « subprime » l'a montré, très imparfaite. Non pour des raisons accidentelles : le libre marché y a développé ses excès à l'abri d'une solide protection idéologique contre l'idée même de réglementation. Mettre un terme à ce désordre central suppose un dialogue sans concession entre le concepteur mondial des normes (donc le FMI), le régulateur américain et son collègue européen.

Or ce dernier n'existe pas. Plus exactement, il s'incarne en autant d'avatars que d'Etats souverains, soit vingt-sept pour les seuls pays de l'Union européenne. Aucune autorité ne les réunit sous son égide, mais un vague semblant de coordination qui s'arrête devant la barrière étroite d'un nationalisme de place. Croit-on qu'une régulation aussi émiettée puisse être efficace ? Croit-on que l'on puisse négocier à vingt-sept avec l'Amérique ? D'où la deuxième proposition : il est urgent de créer un régulateur européen central si l'on veut équilibrer le dialogue transatlantique et donc le marché lui-même.

Fabrication de normes, contrôle de leur application, ces deux premiers volets n'épuisent pas le sujet. Que faire si, en dépit de ces précautions, les fondations du système financier sont ébranlées par quelque accident ? La fourniture de liquidités par les banques centrales n'est pas suffisante, on l'a vu, à combattre la méfiance. En dernier recours, seule la signature publique peut faire revenir une confiance disparue. Ce qui pose inévitablement la question du rapport de taille entre des institutions financières de plus en plus grandes et internationalisées et leur Etat d'origine, éventuellement modeste, qui est aujourd'hui le seul garant de leur pérennité.

Ici encore, il faut mutualiser ressources et signatures au niveau européen. Je pense nécessaire, troisième proposition, la création d'un fonds d'intervention placé sous l'autorité du régulateur central, alimenté par une cotisation perçue sur tous les acteurs de la sphère financière et abondé, en cas de besoin, par la puissance publique.

Quel gâchis ce fut de voir l'Europe trop longtemps désunie et désemparée dans la crise, malgré sa monnaie commune. Conception de normes, contrôle de leur intégrité, sanction de leur irrespect, moyens de l'intervention publique, aucune régulation sérieuse du capitalisme financier n'est envisageable si ces différents chapitres ne sont pas convenablement écrits. Il est temps de s'y mettre.

[source]

 

12/10/2008

Le plan anglais meilleur que le plan Paulson

Le plan Brown-Darling pour empêcher le système bancaire britannique de sombrer semble bien mieux perçu par les économistes que le plan Paulson. Il faut dire que ce plan, conforme à celui que la Suède avait mis en oeuvre en 1992 pour sauver son système financier de la faillite, protège sans doute un peu mieux l'intérêt du contribuable, puisqu'il fait payer aux banques très cher le soutien du contribuable, selon le mécanisme décrit par M. C.Tille dans l'article de Telos, "crise de liquidités ou de solvabilité ?":

Il serait plus efficace [que le plan Paulson] d’injecter directement des fonds propres. Une première option est que l’état prenne une participation directe comme actionnaire. Cela devrait se faire par le biais d’actions dites « seniors ». Cela signifie que d’éventuelles pertes ultérieures réduiraient d’abord l’avoir des anciens actionnaires, puis celui de l’état, au lieu de réduire la valeur de toutes les actions de manière uniforme. Une telle structure fait en sorte que le secours du contribuable se paie au prix fort pour la banque. En d’autres termes il s’agit d’une nationalisation partielle de la banque. Pas très standard dans un système capitaliste ? Rappelons tout d’abord que cette nationalisation serait temporaire, l’état vendant graduellement ses avoirs lorsque la crise sera passée, et que la politique économique se doit d’être (et est en réalité) plus pragmatique qu’idéologique.

En outre, les garanties bancaires apportées par l'état se paieront d'un prix fort par les banques, qui se verront exiger une surcotisation ("premium") pour en bénéficier, et les banques bénéficiaires du plan devront réviser sensiblement à la baisse les rémunérations de leurs cadres dirigeants, ce qui est la moindre des choses. Selon Philippe Legrain, compte tenu de la tension actuelle sur les marchés, le plan de sauvetage britannique est raisonnable. La qualité de son implémentation effective sera primordiale, mais il devrait dans l'immédiat sauver le système financier. A plus long terme, Philippe a les mêmes interrogations sur les difficultés qui attendent l'économie britannique:

We are by no means out of the woods yet. Global financial markets are in turmoil; other governments need to follow Britain’s bold lead soon. The UK economy has many other weaknesses: consumers are overladen with debt, often secured against housing that remains overpriced; unemployment is rising; food and energy prices remain painfully high; and the global gloom is hardly auspicious for exporters, despite the fillip of a weaker currency. What’s more, the banking package will swell the government’s already-large deficit – although borrowing to invest in banks need not increase the national debt in the long term.

Mais le long terme est une autre histoire. Aujourd'hui, priorité à l'incendie.

Enfin, pour comprendre comment une perte potentielle de quelques pourcent dans les actifs douteux de certaines banques aboutit à cette crise sans précédent, cet article très critique du Plan Paulson, de John Hussman, gestionnaire d'un fonds d'investissement du même nom, explique très bien la fragilité du modèle "sans fonds propres" des banques actuelles, et reproche au plan Paulson de ne rien faire pour améliorer la structure de bilan des banques secourues. La voie choisie par les britanniques évite cet écueil. Hussman propose une variante au plan Paulson qui comporte pas mal d'analogies avec le plan Brown:

A better approach would be for the government to provide capital directly, in the form of a “super-bond,” in an amount no greater than the debt to bondholders. The “super-bond” would be subordinate to customer liabilities, so it could be counted as capital for the purpose of capital requirements, and would be seen by customers as a legitimate cushion of protection. However, in the event of bankruptcy, it would have a senior claim in front of both stockholders and even senior bondholders. Do that, and you've actually got a mechanism to protect the financial system while at the same time protecting customers and taxpayers. Ideally, the super-bond accrues a relatively high rate of interest so that financials have an incentive to shift to private financing as soon as possible, but you would also defer the interest until the bank meets a minimal level of profitability to make sure that the financing doesn't strain the institution's liquidity.

On le voit,plusieurs alternatives au plan Paulson, plus respectueuses du contribuable américain, et plus responsabilisantes pour les banques concernées, existaient. Il est dommage que sous la pression de politiciens incultes, d'autres politiciens aient voté dans des conditions plus que douteuses un "package" à 700 milliards aux effets relativement incertains, et aux contreparties fiscales ("pork barrel spending") exorbitantes.

[Objectif Liberté]

11/10/2008

Logement : le Conseil d'Analyse Economique veut importer la crise des subprimes !

cae.gifPincez moi, je rêve. Non, nous ne sommes pas un premier avril.

Le Conseil d'Analyse Economique, un machin public supposé, donc, analyser et conseiller le premier ministre, vient de publier un rapport qui, selon le Monde, préconise d'introduire en France rien moins que le produit qui a provoqué la chute du système financier international, j'ai nommé le crédit hypothécaire. La logorrhée justifiant cette préconisation, résumée par le journal du soir, laisse songeur:

Les auteurs du rapport pensent que le financement de l'accession à la propriété dans l'Hexagone "aboutit à rationner le crédit" au détriment de particuliers qui, tout en étant solvables, n'entrent pas dans les critères des banques. "Une évolution est souhaitable", écrivent-ils, d'autant que la Commission européenne veut élargir le choix de crédits, notamment en assouplissant les conditions d'octroi du prêt hypothécaire.

Mais à qui est-ce d'estimer la solvabilité de l'emprunteur ? A la banque ? A l'emprunteur lui même ? Ou à des bureaucrates manipulant des ratios désincarnés ?

Trouvant que le système français "repose trop exclusivement sur la stricte évaluation de la capacité de remboursement de l'emprunteur", le CAE suggère un "modèle de crédit immobilier hybride" :  il prendrait en compte à la fois la solvabilité des ménages et "la valeur du bien acquis".

On croirait lire des papiers de l'administration Clinton vantant les innovations législatives ayant "permis" (en fait, obligé) aux banques de prêter en s'affranchissant de règles "démodées" telles que la capacité de remboursement de l'emprunteur, par exemple... Mais comment oser prétendre que des individus sont "solvables" puis affirmer que les banques se préoccupent d'évaluer trop sévèrement la solvabilité des emprunteurs ? A quoi pensent-ils au CAE ?

Pour s'engager dans cette voie, il convient de réduire les "coûts liés à la prise d'hypothèques". La distribution de crédits serait étroitement encadrée de manière à exclure les prêts "les plus risqués" (notamment ceux "de très longue durée"). Le CAE pense également que les prérogatives du Fonds de garantie à l'accession sociale doivent être renforcées, pour qu'il puisse "jouer un rôle de rehausseur de crédit et de garant de créance".

Juste une idée: En référence aux pratiques américaines tellement poétiques, ce Fonds de Garantie à l'Accession Sociale, en abrégé FGAS, pourrait être rebaptisé phonétiquement "Fergie Ass".

Plus sérieusement, j'ai téléchargé le résumé du rapport en question, qui enfile les perles sans la moindre peur du ridicule, allant jusqu'à prescrire un CRA à la française... Ils n'ont donc rien compris à ce qui vient de se passer ? Il faut que quelqu'un leur explique ?

[Objectif Liberté]

La création monétaire : l'émission de monnaie

Les libertariens se font les avocats de l'abolition des banques centrales, et de l'émission de monnaie par des banques privées. Monsieur Rockwell, président de l'Institut Mises, défend régulièrement cette proposition. Dans l'un de ses articles, il allait même jusqu'à suggérer que la Réserve Fédérale, et les banques centrales en général, permettaient le financement des conflits, et qu'en éliminant ces institutions, on éliminerait les causes des guerres et "l'une des étapes principales rendant possible toute tyrannie moderne". J'avais réagi à cet article, car je suis fermement convaincu que, s'il y a des raisons de se défier de banques centrales "publiques", il y a tout autant de raisons de se défier d'émetteurs privés de monnaie.

C'est desservir la cause du libéralisme que de prétendre que celui-ci n'a besoin ni de règles ni d'institutions pour limiter ses excès et éviter le chaos. C'est dans un environnement où la place de l'Etat est réduite à l'essentiel, c'est à dire la construction d'un édifice institutionnel et légal solide, prévisible, et absolument impartial, que l'individu et l'entreprise peuvent réaliser le maximum de leur potentiel. C'est au vu de cette position, défendue par Hayek dans "The Constitution of Liberty", déjà cité, qu'il nous faut juger des mérites, mais surtout des périls, des interventions des états dans la crise actuelle.

Pour terminer tout en tentant d'illustrer le propos de manière plus imagée, je comparerais la crise actuelle à un navire pris dans une tempête, avec un cargo trop lourd, une voilure trop importante, et un capitaine indécis et inexpérimenté. Face à cette situation, la seule solution est d'alléger le navire, réduire la voilure, chercher la protection d'un port, et ... changer de capitaine, avant de poursuivre le voyage. Si certaines banques ont cherché le profit sans évaluer correctement les risques, il est important qu'elle soient forcées de se défaire de leurs avoirs (le "cargo") que les déposants puissent confier leurs économies à d'autres institutions, mieux gérées (réduire la "voilure"), et que peut-être, une fois revenues à de plus raisonnables ambitions, elles puissent enfin être confiées par leurs actionnaires à de véritables capitaines, ou rester définitivement à quai.

[Institut Hayek]

10/10/2008

La gestion des banques

Personne ne peut raisonnablement proposer une auto-régulation des banques. Au contraire, il s'agit de mettre en place une construction institutionnelle dans laquelle la cupidité des uns est contre-balancée par la cupidité des autres. Si "greed is good", il faut encore déterminer les limites au-delà de laquelle une motivation légitime devient une activité criminelle.

Dans la crise actuelle, les collectivistes de tout bord refusent d'abord de voir les déficiences de l'Etat, pour proposer immédiatement une renationalisation des institutions financières. Parmi l'assortiment de politiciens de toutes tendances qui se bousculent pour essayer de justifier leurs interventions de "sauvetage", je relève, en Belgique par exemple, les ironies suivantes :

1) une "grande" banque belge, reprend une banque néerlandaise, mais en payant un prix bien trop élevé et, surtout, sans avoir aucune stratégie quant au futur du groupe ainsi constitué; la fusion promise n'a jamais pu se réaliser dans les faits, les économies d'échelle attendues n'ont jamais été concrétisées, et les deux banques en sont encore à étudier la fusion de leurs systèmes informatiques alors qu'une séparation semble de plus en plus nécessaire ;

2) un responsable socialiste belge critique la politique poursuivie par la "banque des communes", en oubliant qu'il en a été l'administrateur (sans avoir aucune compétence en matière bancaire) et que la faillite prochaine des communes belges est due essentiellement à l'incompétence et à la gestion désastreuse des mandataires politiques de toutes tendances. Ce socialiste omet d'expliquer pourquoi il était nécessaire d'étendre les opérations de la banque aux Etats-Unis, ce qui semble aujourd'hui, en grande partie, à l'origine des pertes subies par "sa" banque.

3) le ministre des finances se réjouit déjà à la perspective de pouvoir nommer lui-même les nouveaux responsables des banques ainsi "nationalisées". L'espoir est mince de voir ces nominations se faire en fonction des compétences techniques et de l'indépendance d'esprit, et non en fonction des affinités politiques et de la soumission aux diktats des Politburos.

Une erreur, à mon sens, a été d'autoriser la réunion de deux métiers, très différents, celui de banquier et celui d'assureur. Les médias ont d'ailleurs pris l'habitude de qualifier ces nouvelles institutions hybrides de "bancassureurs". Bien sûr, l'on peut avoir deux métiers, et rien n'empêche personne de pratiquer à la fois la chasse et la pêche. Le risque apparaît lorsque l'un des métiers sert à dissimuler les faiblesses et les manques de l'autre activité. Un exemple type est celui d'une banque qui offre un produit financier dont la performance est "assurée" par la branche assurance. Des "bancassureurs" ont ainsi vendu des fonds d'investissements en actions, tout en garantissant aux investisseurs la restitution de leur mise même en cas de baisse des actions à l'échéance. Source de profit par temps clément, ce cumul est la cause de naufrage en cas de tempête.

Il est donc proposé, après le retour au calme, d'envisager sérieusement le retour à un cloisonnement des deux métiers, la banque et l'assurance, l'intermédiation financière et la mutualisation des risques, afin d'opposer à nouveau deux intérêts divergents, qui sont aujourd'hui confondus, cumulant et dissimulant les risques au lieu de les répartir et de les clarifier.

[Institut Hayek]

09/10/2008

Fannie et Freddie traversent l'Atlantique

sark.jpgMais quelle mouche a piqué Nicolas Sarkozy ? Alors que le plan Boutin, annoncé en juin, et présenté au parlement le 14 octobre, consacrera plus encore qu'actuellement le rôle de l'état comme grand timonnier du marché du logement, malgré les résultats catastrophique de cet interventionnisme que seuls les libéraux osent aujourd'hui dénoncer, notre président, fidèle à ses mauvaises habitudes, nous a gratifiés dans un communiqué d'annonces dont on ne sait si elles sont le fruit d'une impulsivité maladive, ou d'un début de panique à bord de l'esquif gouvernemental.

Tout d'abord, le président de la république a annoncé, selon le Monde, sa décision  "de faire racheter à un prix décoté plus de 30 000 logements dont les travaux n'ont pas été lancés faute de certitude sur les ventes, afin de soutenir la construction de logements en France, indique un communiqué de la présidence. Selon l'Elysée, "en évitant l'annulation ou le report d'opérations", cette décision "permettra de soutenir la construction de logements en France".

Que ne ferait pas un gouvernement pour "soutenir la construction", en France ! Alors que ces dispositifs, comme le tristement célèbre "Robien", ont surtout contribué à déséquilibrer les marchés en apportant une profusion de logements inadaptés à la demande locale à des endroits où il n'y en avait pas besoin -- Et pour cause, c'était là que le foncier restait à peu près accessible... --, l'état va, avec l'argent qu'il n'a pas, simplifier le dispositif de mal-investissement en vigueur et se passer de l'aide des investisseurs individuels pour construire des logements que les promoteurs ont renoncé à développer parce que la demande est en berne. Mais l'état, ce monstre omniscient, sait mieux que ce "maudit marché" ce dont les demandeurs de logement ont besoin, de quel type de logement, à quel endroit... 

Naturellement, les lobbys de la construction qui bénéficieront de ces enveloppes y verront à court terme leur avantage. Mais les constructeurs de "vrais" logements privés, déjà salement secoués par le climat actuel des affaires, verront la concurrence du secteur subventionné s'accroître, et devront plus encore qu'actuellement se recentrer sur l'offre de haut de gamme, la seule qui ne soit pas impactée par  l'intrusion de l'état dans la construction. Les familles modestes n'y gagneront rien à moyen terme.

Enfin, la subvention nouvellement créée, si elle passera de la pommade dans le dos des professionnels du bâtiment, ne fera que renforcer la pression fiscale sur tous les français, qui se retrouveront donc à payer plus d'impôts pour subventionner à prix d'or les 30 000 opportunistes qui franchiront les barrières leur permettant d'accéder à ces dispositifs. Et l'argent dépensé par les ménages dans le logement subventionné n'ira pas irriguer d'autres postes de dépense: "soutenir le bâtiment", ou tout autre lobby, comme toute aide sectorielle, ne peut se faire qu'au détriment des secteurs d'activité non "aidés".

Fannie et Freddie traversent l'Atlantique

Mais cette mesure n'est rien à côté de l'autre annonce du soir. Toujours selon les termes du Monde, repris du communiqué de l'Elysée, "Le chef de l'Etat a par ailleurs décidé de relever le plafond de ressources ouvrant droit à la garantie que l'Etat apporte aux crédits immobiliers des ménages via les "prêts d'accession sociale". Ainsi, 60 % des ménages contactant un crédit immobilier deviendront éligibles à cette garantie contre seulement 20 % aujourd'hui". Le communiqué ajoute même que "pour les banques, cette mesure permettra d’augmenter le volume des actifs de qualité éligibles à un refinancement à coûts bas".

Alors que le système bancaire américain est en déroute à cause de la prolifération de prêts plus qu'imprudents permise par une garantie tacite de l'état sur Fannie Mae et Freddie mac, les deux acteurs majeurs du refinancement du crédit, alors que rien n'indique que le système bancaire français ne soit à l'abri d'une contagion, l'on pourrait penser qu'aucun décideur sensé ne soit enclin à prendre de mesures susceptibles d'aller vers un affaiblissement de la qualité des actifs bancaires et des créances détenues par ces établissements.

Mais Nicolas Sarkozy, qui n'a visiblement pas la même analyse de la situation, envisage au contraire une vaste opération de déresponsabilisation des organismes de crédit en ouvrant à 60% des emprunteurs la possibilité de bénéficier d'une garantie publique de leur engagement, reproduisant dans le principe le même mécanisme que celui qui a précipité la chute de Fannie Mae et Freddie Mac.

Prêtez, prêtez, si le débiteur est en défaut, l'état vous sauvera !  Tel est en substance le message du chef de l'Etat. Mais l'Etat Français, en cas de faillite d'une grande banque prêteuse, ou d'un refinanceur -- La caisse des dépôts, déjà mise à toutes les sauces ? --, n'a plus les fonds propres suffisants pour assurer un sauvetage de grande ampleur. En outre, il est plus que probable que dans un contexte de crédit raréfié, il ne pourra acheter la confiance d'éventuels créanciers au même prix qu'aujourd'hui.

Vers le coup de ciseau fatal ?

Une telle garantie de l'état sur des créances dont la qualité baissera quasi-mécaniquement, risque d'amener les agences de notation, qui seront tenues de faire du zèle afin d'échapper aux accusations (justifiées) de laxisme qui leur sont actuellement adressées, à dégrader à court ou moyen terme la note accordée à la signature de l'état Français. Notre charge d'intérêts de la dette ne peut qu'augmenter dans d'inquiétantes proportions. Et ce n'est là que le moindre des facteurs d'inquiétude que l'agitation présidentielle suscite.

Les annonces quasi quotidiennes de dépenses nouvelles -- dont celles de mercredi soir ne sont qu'un point d'orgue provisoire, en attendant les suivantes -- et la multiplication de dispositifs de  garanties étatiques sur les faillites privées, dont les conseillers du président devraient savoir qu'elles ne sont que promesses de gascon, risquent d'entraîner, dans les mois à venir, la France vers la pente savonneuse qu'à expérimentée la Suède en 1993 : le "coup de ciseau" sur les finances publiques, suivi de la banqueroute de l'état.

L'effet "ciseau" est la conjugaison d'une baisse des recettes fiscales avec une hausse non maîtrisée des dépenses publiques. Alors qu'un ralentissement économique se manifeste d'ores et déjà, qu'une récession paraît probable, l'état et les collectivités locales doivent s'attendre à de sévères baisses de recettes, extrêmement mal anticipées.  En contrepartie, la multiplication des dispositifs d'assistance, dont le nombre de bénéficiaires ne fera que croitre du fait du contexte économique ravagé, entraîneront une hausse rapidement incontrôlable des engagements de dépense. Si les annonces du président se traduisent en textes de loi, il est à craindre que l'objectif de contenir le déficit public en dessous de 3% non seulement ne sera pas tenu, mais qu'il sera enfoncé ! Rappelons qu'en Suède, entre 1990 et 1993, ce déficit annuel, sous l'effet de ce fameux coup de ciseau, est passé de 3% à... 12% du PIB, vous avez bien lu: douze pour cent. Rigoureusement insoutenable.

La Faillite, nous voilà !

Les investisseurs du monde entier, lorsqu'une tranche d'obligations composant notre abyssale dette arrive à échéance, prêtent jusqu'ici sans rechigner à la France à des taux raisonnables de quoi la rembourser, donnant l'illusion que "la France ne rembourse jamais sa dette" à certains politiciens peu au fait des bases de l'économie. Face à la multiplication de signaux avant-coureurs d'une catastrophe, il se pourrait qu'ils décident que le risque lié à la signature française ne vaut plus la peine d'être courru, surtout au prix actuel. Les taux demandés monteront alors, et pourraient rapidement devenir insupportables. En 1993, face à une crise de défiance massive des prêteurs habituels, la banque de suède a dû augmenter ses taux d'émission obligataires, et dût même pendant quelques minutes émettre des tranches au taux de... 500%, sans parvenir à les placer ! Le gouverneur de la banque de Suède a alors jeté l'éponge et le gouvernement a annoncé une dévaluation du tiers de la valeur de change de sa devise, façon comme une autre d'exproprier les créanciers d'un tiers de leurs créances. La France n'a même pas cette possibilité, Euro oblige. Elle devrait alors prononcer une banqueroute, dont les conséquences seraient absolument dramatiques.

Sommes nous condamnés à vivre un tel scénario noir ? Nous ne voulons pas jouer les catastrophistes de salon, mais si notre gouvernement met à exécution ses projets de manipuler le crédit immobilier au seul prétexte de "soutenir le bâtiment", nous  allons tout droit dans le mur. La question ne sera alors plus de savoir si cela va arriver, mais quand. Il est encore temps de changer de cap, espérons que les voix de la raison se multiplient pour convaincre M. Sarkozy de renoncer à cette vaste opération de nationalisation du risque de faillite individuelle.

[Institut Hayek]

La garantie des dépôts : assurance des dépôts

Pour ceux qui sont sortis de chez eux ces derniers jours, il n'a pas pu leur échapper que la sécurité de l'épargne dans les banques était la préoccupation majeure des clients de ces institutions. Il n'est pas inutile de rappeler la première des raisons pour laquelle une forme d'assurance est nécessaire, pourquoi cette assurance doit couvrir la seule liquidité des banques (et non leur solvabilité), et pourquoi seule, in fine, une forme de couverture par une institution publique est efficace.

Une assurance est indispensable parce que la perte de confiance dans une institution peut rapidement devenir une perte de confiance dans un système. Si une entreprise, cliente de la banque A, ne peut payer ses salariés, clients de la banque B, ceux-ci ne pourront payer leur propriétaire, client de la banque C, et celui-ci ne pourra payer son impôt foncier au Trésor Public, client de la banque D. Bien entendu, l'entreprise peut toujours changer de banque, mais qu'en serait-il si les acheteurs de ses produits sont, eux aussi, clients de la banque A ?

Les banques convertissant des dépôts (à court terme) en actifs (des prêts à moyen et long terme), aucune banque ne pourrait faire face à une demande de retrait de l'ensemble des dépôts qui lui sont confiés. A fortiori, si une seule banque ne pourrait faire face à une telle demande, un système financier national le pourrait encore moins. Aucune assurance privée ne pourrait résister à une telle situation, pas plus que la totalité des compagnies assurant le bâtiment ne pourrait faire face à la destruction de l'ensemble du parc immobilier.

Une assurance ne doit toutefois servir qu'à maintenir la liquidité de la banque (assurer les retraits dans l'attente de la réalisation des actifs) et non sa solvabilité (assurer les actifs eux-mêmes). Il serait d'autre part utopique de croire qu'une assurance privée des dépôts serait plus fiable qu'une assurance publique, et cette dernière aurait exactement les mêmes travers que toute entreprise publique. Puisque entre deux maux, il faut choisir le moindre, je me fais là aussi, contraint et forcé, l'avocat d'une garantie des dépôts par une institution publique, et ce pour plusieurs raisons :

1) personne ne peut raisonnablement penser que le déposant ordinaire soit à même de juger de la solvabilité des institutions financières; l'épargnant n'a aucun pouvoir dans la nomination des dirigeants des banques, ni dans l'analyse de leurs compétences;

2) les décisions prises par les banques sont souvent ignorées du grand public, ou lui sont délibérément dissimulées;

3) lorsque des difficultés se présentent, les avoirs d'une banque doivent pouvoir être rapidement saisis et réalisés, afin de couvrir ses obligations: il est irréaliste de penser que des actions en justice par des déposants privés puissent produire autre chose que des procédures longues et coûteuses.

4) si un organisme privé pourrait parfaitement être à même de répondre à des crises ponctuelles de faible ampleur, aucune institution privée ne serait à même de faire face à une crise systémique: faut-il rappeler que les actifs financiers dépassent souvent le montant du PIB annuel?

Mais les systèmes de garanties existants doivent nécessairement être radicalement réformés, en fondant les réformes sur un principe de base: les garanties doivent assurer la liquidité, non la solvabilité des actifs des banques.

Le principe de base est que le rôle des banques reste de transformer des ressources à court terme (dépôts d'épargne) en avoirs à long terme (prêts aux entreprises, hypothèques, etc.). Dans cette "intermédiation", se posent évidemment deux questions, qu'il est important de dissocier: la liquidité et la solvabilité des actifs. Si les banques étaient à même de faire coïncider très exactement le terme de chaque ressource avec celui de chaque actif, ne se poserait alors que le problème de la solvabilité des actifs à leur échéance, et aucun mécanisme de garantie des dépôts ne serait nécessaire.

Il est d'ailleurs intéressant de constater que l'existence de ressources à long terme est fonction du degré de développement des marchés financiers, mais surtout de la confiance des particuliers dans le système économique. Au début de la transformation des états à économie planifiée, les banques ne disposaient d'aucune ressource à long terme, et le financement des investissements des entreprises privées ne pouvait se faire. La confiance des déposants ne s'est améliorée que très progressivement.

A ce titre, une couverture globale, indiscriminée (100.000 $ aux Etats-Unis, 20.000 € en Europe, avec autant de variantes qu'il y a d'Etats), est bien évidemment absurde, même si elle est bureaucratiquement commode.

Pour ma part, je fonderais toute réforme du système sur un principe simple: les banques auraient la possibilité d'obtenir de la banque centrale l'engagement d'un refinancement de leurs actifs, en cas de crise de liquidité. Le taux de refinancement serait déterminé par actif, ou par catégorie d'actifs, et pour une portion pré-déterminée de sa valeur initiale. Les agences de notation pourraient ici jouer un rôle utile, mais qui serait bien différent de leur rôle actuel, puisqu'elles seraient rémunérées non par l'emprunteur, mais par la banque. Le résultat pratique serait de voir mentionné, au jour le jour, sur les relevés de compte et autres documents envoyés par la banque à ses déposants, un taux variable de couverture de ces avoirs, et non un montant forfaitaire.

Le risque d'inflation d'un tel système serait quasi-nul, et ce pour deux raisons :

1)    le refinancement d'un actif par une banque impliquerait nécessairement une diminution au moins équivalente de ses ressources. Il resterait évidemment que des retraits massifs dans une banque pourraient être réinvestis dans une autre institution, et il appartiendrait à la banque centrale de veiller à ce que ces dépôts n'alimentent pas un nouveau cycle de financement, éventuellement en les "stérilisant" temporairement sous forme de réserves obligatoires, ou en modifiant son taux de refinancement.

2)    les actifs restent "sains" et seront remboursés à leurs échéances; l'accroissement de liquidités, s'il existe, ne serait donc que temporaire.

La complexité de ces ajustements, et la nécessité d'une intervention rapide et efficace en cas de crise de confiance démontre le besoin d'une institution telle qu'une banque centrale, et que la position libertarienne dans ce domaine est plus qu'utopique: elle est irréalisable. Hayek lui-même a clairement souligné le caractère indispensable d'une banque centrale dans des systèmes économiques qui recourent au financement des investissements par le crédit bancaire.

Pour avoir personnellement contribué à la solution d'un problème de cette nature dans un pays d'Europe centrale, où les systèmes financiers ont connu quelques défaillances, je ne peux que recommander une intervention rapide et sans ambiguïté, qui évite le pourrissement de la situation et la contagion. Ayant identifié une banque en difficulté, celle-ci fut immédiatement fermée, les déposants furent informés que leurs comptes, garantis par la banque centrale, étaient immédiatement transférés auprès d'une autre institution, et restaient à leur disposition. Les actifs de la banque furent progressivement liquidés, sous le contrôle de la banque centrale. Après de légers remous et quelques inquiétudes légitimes, il n'y eut ni panique, ni contagion, ni diminution de l'activité économique.

[Institut Hayek]

08/10/2008

L'évaluation des risques par des agences de notation : le rôle des agences de notation et des organes de contrôle

Depuis 1988, un accord conclu par les principaux pays industrialisés, et progressivement adopté par d'autres, tentait de "renforcer la solidité et la stabilité du système bancaire international", tout en établissant des règles de concurrence (sur la couverture des risques par les fonds propres) identiques pour tous. Cet accord, négocié à l'issue de discussions pilotées par la Banque des Règlements Internationaux, dont le siège est situé à Bâle, avait été nommé naturellement "l'Accord de Bâle". En résumant, sans doute à l'excès, les banques étaient tenues de respecter un niveau minimum de fonds propres. Ce taux minimum était fixé pour tous à 8% du montant des crédits, pondérés selon la nature du risque. Sans entrer dans le détail, les risques étaient pondérés à 100% pour des crédits aux entreprises, 50% pour des prêts hypothécaires, 20% pour des prêts aux autres banques, 0% pour des prêts au gouvernement. En d'autres termes, pour 100 millions de prêts à des PME, une banque devait disposer de fonds propres de 8 millions, alors que pour des prêts d'un même montant à une entreprise d'Etat, cette même banque n'avait pas besoin de fonds propres supplémentaires.

Après dix ans de fonctionnement, les distorsions introduites par l'accord devenaient flagrantes: l'entreprise privée était défavorisée, des emprunts mexicains étaient classifiés de la même manière que des emprunts français, etc. Mais surtout, les banques se sentaient très à l'étroit dans ces règles, les augmentations de capital étant très onéreuses. De plus, de nouveaux risques étaient inventés, qui ne rentraient pas dans l'évaluation servant à mesurer le capital requis. Pour toutes ces raisons - et d'autres encore - le "Comité de Bâle" s'attela à la préparation d'un nouvel accord (nommé aujourd'hui "Bâle II"), adopté en 2004.

Cette fois, l'exigence minimum de fonds propres n'était plus que l'un des trois "piliers" d'un ensemble. La stabilité d'une banque devait maintenant reposer aussi sur un deuxième pilier (son propre contrôle interne) et sur un troisième, une sorte de fourre-tout qualifié de "discipline de marché".

J'ai vu peu de commentaires souligner l'ironie de la coïncidence entre l'introduction des dispositions de Bâle II (et son deuxième "pilier", reposant sur la fiabilité des systèmes internes d'évaluation des risques dans les banques elles-mêmes) et la démonstration, aujourd'hui, des défaillances de ces systèmes.

Le rôle attribué dans ce système aux agences de notation (de type Standard & Poors, Moody's, etc.) est crucial: elles sont censées fournir une évaluation extérieure, indépendante et objective des emprunteurs. L'utilisation de ces agences est particulièrement indispensable aux banques qui n'ont pas les ressources nécessaires pour construire des systèmes internes complexes.

Mais ce système a deux défauts essentiels :

1)    les agences sont souvent sollicitées et rémunérées par les emprunteurs qui demandent la notation, ce qui tend naturellement à donner aux résultats une coloration favorable ;

2)    la périodicité des notations ne permet pas nécessairement d'identifier les problèmes dès leur apparition.

L'incohérence d'un système dans lequel les agences de notation sont rémunérées par ceux qu'elles évaluent a été souvent soulignée. L'on a pu voir souvent des entreprises sombrer quelques semaines seulement après la publication d'un audit extérieur qui n'avait identifié aucune difficulté majeure. Il faut ajouter à cela le danger de rémunérer l'évaluateur au moment de la prise de risque, et non lors de la réalisation de l'investissement. Toute réforme, pour être efficace, devrait donc introduire une responsabilisation des agences de notation, et leur rémunération par le preneur de risque, non l'emprunteur.

Pour les sociétés qui sollicitent l'épargne publique sous forme d'émissions d'actions et d'introduction en bourse, la surveillance de la régularité des transactions par un "gendarme" de la bourse, façon SEC américaine, paraît bien insuffisante, ne serait-ce que parce qu'elle a lieu généralement a posteriori.

Même si cette responsabilité, limitée à la surveillance des fraudes boursières, était effectivement et efficacement exercée, les moyens que les investisseurs croient consacrer à cette surveillance ne sont pas toujours utilisés à ces fins. Il n'est pas inutile de rappeler que la taxe sur les transactions boursières aux Etats-Unis a été systématiquement détournée vers le budget général.

[Institut Hayek]

07/10/2008

Subprimes : comment une norme comptable inadéquate a exacerbé la crise. Vous avez dit "régulation" ?

FrontImage.jpgJ'ai tenté d'analyser un certain nombre de facteurs qui ont conduit à transformer une bulle immobilière, dont des interventions publiques mal conçues sont responsables,  en désastre financier menaçant de se propager à la planète entière.

The forgotten rule

Malgré la régularité de mes publications sur le sujet ces derniers jours, j'ai pour l'heure omis de vous parler d'une autre réglementation étatique qui à l'usage se révèle inadaptée, et dont les dégâts sont aujourd'hui considérables, bien qu'elle ait sans doute été votée avec d'excellentes intentions. Il s'agit de la pratique du "Fair Value Accounting", encore appelée "Mark-to-market". De quoi s'agit-il ?

Au lendemain de la crise des caisses d'épargnes américaines de la fin des années 80, il est apparu que certaines sociétés sur-évaluaient leurs actifs en jouant sur les dates et les périodes de valorisation. Le problème posé est loin d'être trivial : lorsque votre société détient en portefeuille des parts d'une autre société cotée en bourse -- ou tout autre actif faisant l'objet de cotations au jour le jour --, ces parts fluctuent quotidiennement. Pour autant, vous n'allez pas, chaque jour, modifier votre bilan pour tenir compte des variations de ces parts: d'abord parce que cela rendrait illisible votre bilan, d'autre part parce que même si elles perdent temporairement de la valeur, vous n'avez rien perdu tant que vous n'avez pas vendu. Il existait donc, dans chaque pays, des règles permettant d'affecter à ces actifs volatils une valorisation moyenne raisonnable.

Hélas, avec le temps, sous l'amicale pression de tel ou tel lobby, ces règles se sont complexifiées et des personnes peu scrupuleuses ont utilisé cette complexité pour faire preuve de "créativité comptable", respectant la lettre de la règle mais en violant ouvertement leur esprit pour camoufler des pertes.

Par conséquent, dans les années 90, un certain nombre de textes ont été modifiées, pour, espérait-on, que les bilans comptables des entreprises reflètent ce qu'ils sont censés refléter, c'est à dire la situation comptable exacte de l'entreprise. 

Qu'est-ce que le Mark to Market / "fair value" accounting ?

L'une de ces règles est donc le fameux mark-to-market, obligeant les entreprises à inscrire dans leur comptes la valeurs de leurs actifs en temps quasi réel, dès que leur valorisation s'écarte d'une variation considérée comme normale. Cette règle a été renforcée en novembre 2007 par l'adoption d'une norme poétiquement dénommée FASB 157.

A première vue, cette obligation fait sens. Après tout, lorsqu'un actif se déprécie, il paraît logique que la comptabilité de l'entreprise, qui doit informer les marchés sur son état financier réel, prenne en compte cette dépréciation.

Mais la règle devient vénéneuse lorsque, en période troublée, les volumes échangés sur un type d'actif tombent à presque zéro, les rares ventes effectuées par des personnes possédant ces actifs étant des transactions de "sauve qui peut" rendues absolument nécessaires par l'état de la trésorerie de l'entreprise, et qui placent le vendeur dans une position de faiblesse absolument dramatique.

Le type d'actif qui fait ici problème sont les obligations (CDO) émises par des fonds de placement de sur  crédits hypothécaires, les désormais célèbres "Mortgage Backed Securities", dont personne ne semble vouloir, faute d'être capable d'en estimer la valeur réelle. Les rares transactions effectuées, telles que celle conclue fin juillet entre Merrill Lynch (rachetée depuis par Bank of America)  et un fond spéculatif Texan, ont valorisé les portefeuilles de CDO revendus à seulement 22% de leur valeur nominale !

Or, il est extrêmement peu probable que la valeur finale de ces CDOs soit aussi faible que 22% de leur valeur faciale. C'est d'ailleurs le pari fait par le fond qui les a rachetées: il espère, quand la crise se calmera, récupérer non pas 22%, mais sans doute bien plus, des dettes cachées derrières ces CDOs. Ceci dit, s'il a mal estimé la valeur réelle de ces bons, il laissera sa chemise.

Incidemment, c'est aussi le pari que fait Hank Paulson lorsqu'il crée un vaste fond spéculatif de rachat des créances pourries des banques américaines, transformant le contribuable américain en spéculateur malgré lui. Paulson parie que le prix de rachat des créances sera inférieur à ce que l'économie américaine pourra à moyen terme en récupérer, et qu'il fera donc faire un bénéfice au trésor public à terme ! Risqué, tout de même.  Mais foin de cette digression, revenons au Fair Value Accounting.

Un problème d'information

Le seul problème, mais de taille, qui se pose aux entreprises contraintes par le fair value accounting, est lorsque, sur une classe d'actifs, le "marché" en tant que tel disparaît. Lorsqu'un marché conserve des volumes d'échange significatifs, il fournit aux opérateurs une information transposable dans ses comptes. Mais lorsque le marché est quasi gelé et que les seules transactions sont des ventes de toute urgence, l'information devient désinformation et cesse de donner une représentation fiable de la valeur précise du portefeuille d'actifs de la société.

La règle du Fair Value Accounting oblige les entreprises à prendre en compte de façon immédiate cette mauvaise information. Comme un malheur ne vient jamais seul, une autre loi célèbre, la loi Sarbanes Oxley, votée suite aux scandales Enron ou Worldcom au début de ce millénaire ont très fortement aggravé les peines envers les PDG et les directeurs financiers qui n'appliqueraient pas ces règles le doigt sur la couture du pantalon, quand bien même il n'y aurait pas d'intention frauduleuse.

De fait, de nombreuses banques ont du se déclarer comptablement insolvables alors que la déprime du marché des CDOs ne signifiait peut être pas pour autant qu'elles l'aient effectivement été. Une telle déclaration influe évidemment sur leur rating, qui plonge, et donc sur leur capacité à se refinancer.

Dans le cas de banques, cela signifie une soudaine incapacité à emprunter au jour le jour sur les marchés interbancaires: du coup, des banques qui auraient été peut être solvables sans  Fair Value Accounting ne l'ont plus été car cette norme comptable, appliquée à la lettre, leur a coupé les robinets capables d'alimenter leur trésorerie dans les moments difficiles.

L'ancien Chairman du FDIC accuse...

William Isaac, ancien Chairman du FDIC de 1981 à 1985, estime que l'adoption de ces normes, contre lesquelles il s'était battues à l'époque, a gravement exacerbé la crise actuelle:

At the outset of the current crisis in the credit markets, we had no serious economic problems. Inflation was under control, GDP growth was good, unemployment was low, and there were no major credit problems in the banking system.

The dark cloud on the horizon was about $1.2 trillion of subprime mortgage-backed securities, about $200 billion to $300 billion of which was estimated to be held by FDIC-insured banks and thrifts. The rest were spread among investors throughout the world.

The likely losses on these assets were estimated by regulators to be roughly 20%. Losses of this magnitude would have caused pain for institutions that held these assets, but would have been quite manageable.

How did we let this serious but manageable situation get so far out of hand -- to the point where several of our most respected American financial companies are being put out of business, sometimes involving massive government bailouts?

(...)

The biggest culprit is a change in our accounting rules that the Financial Accounting Standards Board and the SEC put into place over the past 15 years: Fair Value Accounting. Fair Value Accounting dictates that financial institutions holding financial instruments available for sale (such as mortgage-backed securities) must mark those assets to market. That sounds reasonable. But what do we do when the already thin market for those assets freezes up and only a handful of transactions occur at extremely depressed prices?

The answer to date from the SEC, FASB, bank regulators and the Treasury has been (more or less) "mark the assets to market even though there is no meaningful market." The accounting profession, scarred by decades of costly litigation, just keeps marking down the assets as fast as it can.

This is contrary to everything we know about bank regulation. When there are temporary impairments of asset values due to economic and marketplace events, regulators must give institutions an opportunity to survive the temporary impairment. Assets should not be marked to unrealistic fire-sale prices. Regulators must evaluate the assets on the basis of their true economic value (a discounted cash-flow analysis).

If we had followed today's approach during the 1980s, we would have nationalized all of the major banks in the country and thousands of additional banks and thrifts would have failed. I have little doubt that the country would have gone from a serious recession into a depression.

If we do not halt the insanity of forcing financial firms to mark assets to a nonexistent market rather than their realistic economic value, the cancer will keep spreading and will plunge the world into very difficult economic times for years to come.

I argued against adopting Fair Value Accounting as it was being considered two decades ago. I believed we would come to regret its implementation when we hit the next big financial crisis, as it would deny regulators the ability to exercise judgment when circumstances called for restraint. That day has clearly arrived.

La crise qui n'aurait pas dû avoir lieu...

1200 milliards de crédit subprimes sur plus de 50 000 milliards d'actifs boursiers (actions, obligations, et assimilés), jamais un risque de défaut de l'ordre de 20% sur ces actifs n'aurait du provoquer une telle dégringolade. Mais les techniques de titrisation inventées pour refinancer les prêts subprimes ont propagé le mal sur l'ensemble des obligations gagées sur des crédits hypothécaires, qu'ils soient prime, subprimes, ou autres.

En effet, pour trouver des investisseurs acceptant de refinancer des prêts plus que délicats (et que les banques avaient du mal à refuser à cause d'un autre texte vénéneux, le CRA, déjà discuté ici), Fannie Mae, Freddie Mac et les banques d'affaires émettant leurs titres ont eu l'idée de les mettre en pool avec des prêts moins risqués, et de découper ces obligations (les fameuses CDOs) en tranches comportant un pourcentage croissant d'obligations pourries, les tranches les moins risquées étant moins rémunérées et prioritaires sur les tranches les plus risquées.

Mais parce qu'environ 25% des crédits subprimes sont aujourd'hui en défaut, ou au moins en retard de paiement annonçant un possible défaut, tout produit comportant au moins une "tranche" de crédits subprimes devient suspect d'abriter des pertes potentielles. De même, certains investisseurs commencent à s'inquiéter sur la valeur réelle de certains prêts "prime": après tout, la classification des prêts "prime" ou "subprime" découlait de critères définis par... Fannie Mae et Freddie Mac, ce qui ne rassure certainement pas les marchés. 

Un incendie auto-entretenu

Par conséquent, un marché d'obligations de plusieurs milliers de milliards de dollars (évidemment, impossible d'annoncer un chiffre exact...) est gelé parce qu'une part très minoritaire des créances qui les composent sont tout à coup fortement dépréciées ! Pour reprendre une image souvent utilisée par les financiers eux mêmes, ils ont cru qu'en mélangeant de la bonne viande avec un peu de viande pourrie, le steack haché ne changerait pas de goût. Mais devant la révélation de cette présence de viande avariée, plus personne ne veut acheter le steack: la mauvaise viande a pourri la bonne.

Les seules transactions de CDOs concernent aujourd'hui des vendeurs aux abois, comme pouvait l'être Merrill avant son rachat par B.A., et des acheteurs très joueurs, qui estiment, comme Hank Paulson, qu'ils finiront par arriver à séparer la viande saine des morceaux contaminés, et en tirer finalement un bon prix. Car un acheteur "normal" ne peut évidemment pas acheter ces actifs même avec une très forte décote: que ces obligations fassent encore l'objet de transactions encore plus décotées, et l'acheteur devra instantanément répercuter cette dépréciation dans son portefeuille, alors même qu'il sait pouvoir en tirer une plus value latente avec un peu de temps ! Ce cercle vicieux conduit à déprécier plus encore les CDOs, à inscrire encore plus de writedowns dans les comptes, à dégrader la note attribuée par les agences de rating, et ainsi de suite.

Mais il y a plus: les actionnaires des sociétés concernées, effrayés par ces dépréciations en série, se mettent à vendre leurs actions... Dont la valeur baisse, provoquant de nouvelles dépréciations d'actifs au sein des sociétés qui en détiennent le capital ! La pratique du Fair Value Accounting permet à l'incendie allumé par les premiers signaux d'alerte de s'auto-entretenir.

Les anglophones trouveront une explication plus détaillée dans cet article de Newt Gingrich, ancien speaker républicain de la chambre des représentants.

La règle du Mark-to-Market aboutit donc à ce que des obligations dont la part douteuse représente peut être moins de 20% du principal, soient inscrites jusqu'à une fraction ridicule de leur valeur dans les comptes de leurs détenteurs : Non seulement  cette évaluation est trop faible, mais elle rend évidemment très difficile une saine discussion entre actionnaires et créanciers, dans le cadre d'accords de titrisation que j'évoquais comme solution envisageable il y a quelques jours. Bref, la norme comptable imposée par le législateur a non seulement propagé la crise dans des zones de marché où elle n'aurait jamais dû s'étendre, mais constitue un obstacle à sa bonne résolution.

Encore une règle d'état qui exacerbe la crise... Ah ça oui, elle a bon dos, la dérégulation ultra-néo-libérale !

La réglementation normative est elle condamnée à l'échec ?

Pour Newt Gingrich, il est évident que l'obligation de respecter le Fair Value Accounting doit être levée immédiatement. A la lumière des problèmes engendrés par cette règle qui se révèle absurde, il a évidemment raison. Mais à moyen terme, le problème de la "juste valorisation " des actifs volatils dans les comptes des entreprises reste posé.

Reste donc à en trouver la solution, qui ne sera pas simple: les lois que je dénonce ici ont été votées en réaction à des pratiques  également malsaines, revenir au statu quo ante ne paraît ni possible, ni souhaitable. Mais la leçon de la crise actuelle semble claire: les législateurs sont incapables d'apprécier à leur juste niveau les risques induits par les lois nouvelles, certes censées corriger les causes des anciennes crises, mais incapables de s'adapter à la suivante, et dont les effets pervers à moyen et long terme peuvent se révéler pires que les maux qu'elles devaient soigner. 

Voilà qui conforte dans la conviction que j'exprimais il y a quelques jours, selon laquelle le paradigme réglementaire de type "normatif"  -- l'état définit la norme unique et oblige toute entreprise d'une certaine taille à s'y soumettre --  doit céder la place à un nouveau concept, celui du respect contractuel de normes privées et transparentes, en concurrence les unes contre les autres, les marchés financiers tels que le Nyse-Euronext ou d'autres étant libres d'agréer certaines normes et pas d'autres en fonction de leur sérieux. Contrairement aux normes d'état, à la fois coûteuses  -- Sarbanes Oxley impose au minimum 3 millions de dollars de charges annuelles aux entreprises cotées à Wall Street, excluant de fait les petites entreprises en croissance du marché des capitaux --, rigides, et impossibles à modifier hors d'un processus lourd et politiquement risqué du fait de lobbies intéressés à se créer une loi sur mesure, les normes contractuelles, sous le feu incessant de la critique et de la concurrence d'autres émetteurs de normes, proposeront des outils d'évaluation des entreprises mieux adaptés aux réalités de la vie des affaires.

[Objectif Liberté]

La rémunération des intermédiaires dans le négoce des produits financiers : bonus, parachutes, et commissions

golden-parachute.jpgLes dérives du système sont connues depuis longtemps, et auraient pu être aisément corrigées par des réglementations de simple bon sens. Les législateurs ont failli lamentablement dans leur rôle de rappeler et de préciser, si nécessaire, les règles de l'état de droit applicables à tous. Il existe deux catégories, et deux catégories seulement, de décisionnaires dans une entreprise, et qui doivent être rémunérés - ou pénalisés - de deux manières bien distinctes, et incompatibles : l'actionnaire, rémunéré par ses dividendes ou pénalisé par la perte de son capital, et le salarié, rémunéré par ses appointements ou pénalisé par son licenciement. Bien entendu, un salarié peut aussi posséder des actions, et participer ainsi aux bénéfices (et aux risques) de l'entreprise.

Mais une catégorie nouvelle, ni actionnaire ni salarié, tout en prétendant être les deux à la fois, en est venu à réclamer une part des bénéfices sans être actionnaire, mais aussi un salaire sans être véritablement un employé. C'est la naissance des stock-options, des parachutes dorés et autres formes de rétribution parfois sans rapport avec les performances et certainement sans relation avec l'investissement financier personnel.

Puisque les promoteurs du collectivisme ont dénoncé ces formes de paiement inaccessibles aux travailleurs (mais tout autant, ces anti-capitalistes omettent de le dire, aux actionnaires), et l'ont qualifié de dérive du libre marché, il faut rappeler que c'est "en poursuivant des intérêts propres", des "mobiles différents", "des projets divergents" que l'on maximise les chances de chacun. Créer un hybride mi-chair, mi-poisson, qui n'est plus ni salarié, ni actionnaire tout en prétendant être l'un et l'autre confond et mélange les intérêts.

Est-il nécessaire de rappeler que l'explosion de ces modes de rémunération est due, presque exclusivement, au traitement fiscal qui leur est appliqué ? Réclamer à cor et à cri la fin de dérives que l'on a soi-même contribué à faire naître relève quelque peu de l'hypocrisie.

Même si l'on accepte qu'un dirigeant de société soit rétribué pour avoir réalisé des performances remarquables, il faut que les mesures utilisées soient limitées à la croissance interne des activités. Il est donc inadmissible que soient récompensés, notamment :

a) des "croissances" de bilan par acquisition ;
b) des profits non encore réalisés ;
c) des départs pour cause d'incompétence ;
d) des carrières dans des entreprises publiques ou bénéficiant d'une situation de monopole accordées par l'Etat ;
e) des augmentations de la valeur des actions, qui pourraient simplement être dues à une hausse générale de la bourse.

Plutôt que d'être rémunérés par des "stock-options" (que les bénéficiaires s'empressent bien souvent de convertir en monnaie sonnante et trébuchante), les dirigeants d'entreprise pourraient se voir attribuer pendant un certain nombre d'années, une rémunération calculée sur base des dividendes attribués aux actionnaires. La gestion viserait dans ce cas à maximiser la rentabilité à long terme et non pas l'évolution à court terme de la valeur boursière.

Le législateur a fixé les règles de fonctionnement des sociétés, et parfois avec beaucoup de zèle et de détails, allant du nombre minimum d'actionnaires aux postes du bilan, des durées d'amortissement aux temps de travail. Plutôt que d'étouffer les sociétés sous une montagne de réglementations, le législateur pourrait plus utilement préciser les règles qui assureront la séparation des intérêts entre les actionnaires et les salariés, et des dirigeants qui devraient être soit l'un, soit l'autre.

Dans le procès fait à la liberté d'entreprendre, "parachutes dorés" et "bonus" sont fréquemment cités dans le même acte d'accusation. Les véritables défenseurs du libre marché ne peuvent admettre que des commissions soient payées pour la vente de produits financiers dont la rentabilité pour l'acheteur est encore inconnue, et pourrait même être négative. Tout aussi injustifiables seraient des honoraires payés à des tiers lors de fusions ou d'acquisitions dont le résultat ne serait pas un accroissement des profits réalisés par les actionnaires.

La position libérale devrait donc être claire sur ce sujet, et s'opposer à toute limitation par la puissance publique, tout en insistant sur la nécessité de lier toute "gratification" de cette nature à la réalisation effective d'une plus-value. Lorsque des "traders" engrangent des bonus pharaoniques pour avoir vendu des produits qui auront peut-être, à leur échéance, perdu tout ou partie de leur valeur initiale, nous sommes bien plus proches de l'escroquerie que du libéralisme.

Trop souvent, de plus, les produits financiers que les banques proposent à leurs clients sont recommandés non pas pour leur rentabilité à long terme pour le client, mais pour la rentabilité à court terme pour la banque, matérialisée par la commission. Il n'appartient pas aux pouvoirs publics de protéger chacun de sa propre naïveté, mais la complexité des produits offerts permet trop souvent de dissimuler la rémunération de la banque. Cette dernière devrait être basée non sur le capital investi (et qui pourrait avoir entièrement disparu au terme de l'investissement) mais sur la rentabilité effective de l'investissement jusqu'à son échéance.

[Institut Hayek]

06/10/2008

La crise américaine du crédit immobilier : les subprimes

Bubbleplop.jpgDans l'un des articles disponibles sur le site de l'Institut, nous avions évoqué l'hypocrisie et la perversité d'un système qui contraignait les banques américaines à consacrer une partie de leur portefeuille à des crédits aux segments "défavorisés" de la population, ainsi que, dans un autre article, dénoncé la segmentation et la titrisation de ces prêts, qui disséminait les risques au point de les dissimuler et diluait les responsabilités jusqu'à donner l'illusion qu'elles avaient disparu.

Si cette "titrisation" avait consisté à céder définitivement des créances hypothécaires à des fonds de placements qui disposaient de ressources de termes équivalents, la crise actuelle n'eût pas existé. Mais trois mécanismes, dont la sophistication accrue par l'utilisation de "derivatives" ne parvient pas à dissimuler le danger, ont provoqué l'effondrement du château de cartes :

a)    tous les produits dérivés impliquent une évaluation des probabilités, et supposent que ce qui n'a qu'une chance minime de se réaliser (par exemple 0,1%) ne se passera pas, et que donc, dans la majorité des cas (par exemple 99,9%), des profits peuvent être engrangés. Pour accroître le marché potentiel, il suffisait de sous-estimer le risque, ou de "saucissonner" les portefeuilles, en prétendant que, pour la majorité des tranches, le risque n'existait plus.

b)    les banques à l'origine des prêts s'étaient souvent engagées à reprendre les prêts "titrisés" à leurs acheteurs, sur simple demande de ceux-ci: ces banques conservaient donc un risque majeur de liquidité, et même de solvabilité, qui n'apparaissaient pas dans leurs bilans;

c)    les acheteurs de prêts titrisés n'avaient bien souvent pas eux-mêmes les ressources de durée équivalente aux prêts, et misaient donc sur la possibilité de refinancement à court terme, ou émettaient d'autres produits dérivés qui ne pouvaient bien entendu complètement éliminer le risque d'un tarissement du marché.

A ces trois déficiences se sont ajoutées bien entendu les deux caractéristiques plus classiques d'une "bulle" spéculative, à savoir la conviction grégaire des prêteurs et des emprunteurs que la valeur des avoirs continuerait à augmenter sans fin et à un taux de croissance supérieure à celui du revenu global, et le retournement, tout aussi grégaire, qui voit une fuite éperdue vers les sorties de secours.

Pour ce qui concerne plus précisément les Etats-Unis, la construction institutionnelle servant à refinancer les prêts hypothécaires par des institutions hybrides (publiques/privées) telles que Freddie Mac et Fannie Mae était dénoncée depuis fort longtemps. Sans être des institutions publiques, elles étaient "sponsorisées" par le gouvernement, tout en refinançant, en fin de parcours, 80% des prêts hypothécaires. Ces "chimères", au sens propre du terme, ne servaient que des objectifs politiques, tout en prétendant servir l'intérêt général.

[Institut Hayek]

05/10/2008

La crise financière : un prétexte au retour de l'état ?

bankingcrisis.jpgLe sujet alimente toutes les discussions et occupe tous les esprits. Il exacerbe les différences entre les partisans d'un tout-à-l'état et ceux d'un retour au chaos originel. Dans la tourmente, l'Institut Hayek tente de garder raison, et continue à défendre l'une des thèses fondamentales de l'économiste dont il se réclame, à savoir que la liberté a besoin de règles. Les adversaires du libéralisme qui n'ont d'autres arguments que de prétendre que la liberté, c'est l'abolition de toutes les règles, feraient mieux de relire - ou de lire enfin - Hayek, qui a toujours écrit exactement le contraire: la liberté ne peut s'épanouir que dans un état de droit.

Mais l'état de droit, ce sont des règles connues d'avance, c'est-à-dire exactement le contraire des interventions ad hoc des gouvernements auxquelles nous sommes confrontés dans la crise actuelle. Ce sont précisément ces actions au cas par cas qui détruisent l'état de droit, et font craindre une nouvelle progression de la tyrannie de l'état.

L'alibi du moment pour cette progression, c'est bien entendu la crise financière - ou plutôt la crise dans certaines institutions financières. Indubitablement, une réforme est nécessaire, ne serait-ce que pour corriger les erreurs passées des gouvernements et le laisser-aller des institutions publiques chargées de faire respecter les règles. Le président de l'Institut a déjà évoqué quelques pistes à suivre, et les suivants articles n'ont d'autre but que d'essayer de présenter des arguments complémentaires, passant de la menace la plus immédiate à un niveau plus général. Dans cet ordre, les sujets évoqueront donc, successivement :

1) la crise américaine du crédit immobilier ;

2) la rémunération des intermédiaires dans le négoce des produits financiers ;

3) l'évaluation des risques par des agences de notation ;

4) la garantie des dépôts ;

5) la gestion des banques ;

6) la création monétaire ;


Aucun raisonnement ne peut être cohérent, ni aucune solution efficace, à moins de rejeter à la fois le raisonnement des anti-capitalistes qui donne à l'état toutes les vertus et au secteur privé tous les vices, et le raisonnement libertarien, qui fait exactement l'inverse.

En fait, il faut partir du postulat que toute institution, qu'elle soit administration publique, entreprise privée ou simple individu, cherche à maximiser ses avantages et ses profits, même si cette maximisation se fait au détriment d'autres agents économiques. Dans ce combat, l'information est souvent utilisée comme une arme par ceux qui la détiennent, la dissimulent, ou la tronquent. Les libertariens prétendent que seule l'entreprise privée est honnête, ce qui est faux ; les collectivistes donnent à l'état toutes les vertus, ce qui est tout aussi faux. A moins d'admettre ces deux évidences, il est impossible, à mon sens, d'ébaucher un système dans lequel les deux protagonistes puissent se contrôler mutuellement.

 

[Institut Hayek]

09/09/2008

Subprime : marché accusé, État coupable

6a00d8356fb76c69e200e551dea3558834-800wi.jpgLa cause est entendue pour nombre d'observateurs : la crise financière des subprime est la conséquence de la folie des marchés et montre les limites d'une finance ultralibérale. Et de réclamer d'urgence plus de régulation publique des institutions financières.

Le libéralisme a une fois de plus bon dos, car il n'existe pas de marché plus perverti par les interventions de l'État fédéral que celui du crédit hypothécaire aux États-Unis.

Les deux institutions joliment surnommées Fannie Mae (FNMA) et Freddie Mac (FHLMC) portent une lourde responsabilité dans les dérives financières du système bancaire américain. La première d'entre elles fut tout d'abord une agence gouvernementale, créée en 1938 par l'Administration Roosevelt, pour émettre des obligations à bas taux du fait de leur garantie fédérale, lesquelles alimentaient de liquidités un marché de prêts immobiliers à taux réduits accessibles aux familles les moins aisées.

En 1968, l'Administration Johnson, s'avisant que les engagements de Fannie Mae garantis par l'État prenaient de l'ampleur et obéraient la capacité d'emprunt d'un Trésor empêtré dans le financement de la guerre du Vietnam, organisa sa privatisation, puis le gouvernement Nixon créa en 1970 Freddie Mac, afin d'organiser un semblant de concurrence sur ce marché du refinancement du crédit hypothécaire.

Cette histoire a donné à Fannie Mae et Freddie Mac un statut hybride de Governement Sponsored Enterprise (GSE), privées, mais légalement tenues de s'occuper exclusivement de refinancement de prêts immobiliers sous contrôle de l'État fédéral, en contrepartie d'avantages fiscaux. Pis même, bien qu'étant officiellement privés, les deux établissements ont toujours été considérés, du fait de leur tutelle publique et de leur rôle social, comme bénéficiant d'une garantie implicite du Trésor américain !

Bénéfices privatisés, pertes collectivisées : Un tel cocktail risquait de pousser les dirigeants des GSE à prendre des risques excessifs, si la tutelle de l'État se montrait défaillante. C'est exactement ce qui allait se passer dans les années 1990. Voilà qui rappelle un célèbre scandale bancaire hexagonal…

La tutelle de ces deux entreprises fut transférée au Département américain du logement (HUD) en 1992, car celui-ci voulait agir sur les prêts financés par les GSE pour satisfaire un objectif majeur de tout politicien qui se respecte outre-Atlantique : l'augmentation du taux de propriétaires de logement parmi les populations à faible revenu, et notamment les minorités.

Aussi le HUD a-t-il obligé Fannie Mae et Freddie Mac à augmenter tant le volume que la proportion de crédits subprime (jusqu'à 56 %, en 2004) refinancés. Pire, un des patrons du HUD, craignant que l'affichage des risques pris par les deux GSE pour se conformer à ces règles conduise les marchés à leur retirer leur confiance, résolut le problème en les exemptant en toute légalité de dévoiler trop en détail leurs expositions.

Aussi Fannie Mae et Freddie Mac ont refinancé, à l'aide de produits obligataires de plus en plus complexes, plus de 5 000 milliards de dollars de crédits, soit 40 % des prêts immobiliers américains, dont plus de la moitié de crédits subprime, alors qu'elles ne disposaient pas de fonds propres permettant de s'engager sur de tels montants. Résultat, les banques émettrices de ces crédits ont pu ne pas se montrer trop regardantes sur les prêts qu'elles consentaient, puisqu'il y avait deux refinanceurs à la bourse grande ouverte derrière. La banque Countrywide, dont la politique de prêts aux familles modestes est aujourd'hui vilipendée, était encore il y a trois ans encensée par les dirigeants de Fannie Mae, pour son audace en matière d'octroi de crédits subprime.

Mais le retournement de conjoncture économique a multiplié les défaillances d'emprunteurs, les deux GSE sont donc menacées de ne plus pouvoir servir les intérêts de leurs obligations, ce qui, par contagion, pourrait affecter tous les investisseurs institutionnels. Du coup, l'État organise dans l'urgence leur sauvetage, lequel devrait coûter plusieurs centaines de milliards de dollars aux contribuables.

Une seconde intervention publique a amplifié les excès bancaires dans l'octroi de crédits à des familles insolvables. Dans les années 1990, des études révélèrent que les refus de prêts aux membres des communautés noires et hispaniques étaient un peu plus nombreux que vis-à-vis des Blancs ou des Asiatiques, quand bien même ces refus ne concernaient qu'une demande de prêt sur quatre. Certains lobbies y virent non le reflet logique de la moindre richesse de ces communautés, mais la preuve d'un prétendu racisme du monde financier.

Une loi antidiscriminatoire de 1977, le Community Reinvestment Act (CRA), fut donc renforcée en 1995 pour rendre plus ardu le refus de crédit aux minorités par les banques, sous peine de sanctions renforcées. Celles-ci durent donc abandonner partiellement le rôle prudentiel qu'elles jouent habituellement lorsqu'elles refusent un prêt à une personne objectivement peu solvable. Pas si grave : Fannie Mae et Freddie Mac étaient là pour refinancer ces prêts délicats !

Aujourd'hui, nombre d'experts estiment que sans le CRA, sans les GSE, l'accès à la propriété des minorités se serait tout de même développé, moins rapidement mais plus sainement. En voulant accélérer artificiellement ce que l'économie libre accomplissait à son rythme, c'est l'État, tantôt régulateur, tantôt législateur, qui a poussé à l'irresponsabilité les acteurs de la chaîne du crédit, provoqué une crise financière grave, et acculé à la faillite nombre de familles qu'il prétendait aider.

[Institut Hayek]

23/10/2007

Alternative Libérale - Election internes 2007: libéraux à gauche, à droite ou réunis ?

Le dimanche 28 octobre 2007 auront lieu les premières élections internes du jeune parti Alternative Libérale dont l’objectif est de désigner un nouveau bureau et un conseil national. Véritable laboratoire d’idées, bien en amont de la mode de l’ouverture, le parti libéral permet à toutes les sensibilités libérales de dialoguer autour d’un même projet humaniste. AL offre la preuve une fois de plus que le libéralisme est un courant politique bien vivant et surtout, pluraliste.

Trois listes se présentent pour le bureau d’Alternative Libérale, lors d’élections qui auront lieu le dimanche 28/10. La tête de la liste élue deviendra Président du parti :

La Gauche Libérale, avec Saïd Bouaissi, entend “dédroitiser” le courant de pensée libéral et lui faire retrouver son positionnement originel, quand la gauche se définissait comme libérale pendant les lumières et au XIXème siècle. Des thèmes comme les institutions, pour des contre-pouvoirs, ou la défense des libertés individuelles, seront mis en avant. Cette liste souhaite multiplier les contacts avec l’actuelle gauche et les démocrates, pour dessiner une nouvelle opposition intelligente, donc libérale, à Nicolas Sarkozy.

Les Nouveaux libéraux, avec Christian Person, souhaitent incarner le courant des libéraux historiques français qui sont issus de Démocratie libérale, des Cercles Idées Actions. Les Nouveaux libéraux veulent renouer avec des alliances et un positionnement de droite, en accentuant le discours du parti sur les questions économiques, traditionnellement l’apanage des libéraux. Les Nouveaux libéraux entendent soutenir le gouvernement sur ses avancées libérales, mêmes timides.

Enfin, La liste Pour un libéralisme authentique, menée par Aurélien Veron, veut faire d’AL la « Grande maison » de tous les libéraux. Elle défend un libéralisme grand angle, ni de gauche, ni de droite et une position critique vis-à-vis du gouvernement. Parmi les membres de cette liste, Edouard Fillias, ancien candidat à la présidentielle d’Alternative Libérale, qui a choisi de faire tourner les responsabilités au sein du parti.

Pour le Conseil National, le « Parlement » d’Alternative Libérale chargé de voter sa ligne politique et de ses alliances, on compte au moins cinq listes en compétition, les dépôts officiels étant clôts dimanche prochain. A venir : la liste des Compagnons Libéraux de Vincent Pédoïa qui rassemble libéraux classiques et libértariens modérés, la liste des Femmes libérales de Sabine Herold, qui se veut anti-parité et la liste des libéraux européens de Ludovic Lassauce qui défend les valeurs du fédéralisme. La tendance “Gauche libérale” et “les Nouveaux libéraux” ont également le projet de déposer des listes pour l’élection au Conseil National.

Pour cette première élection interne à Alternative Libérale, c’est un foisonnement démocratique. Une richesse qui passionne et attire des adhérents variés à notre combat commun pour une société du libre choix.

 

[source]

23:40 Publié dans Opinion(s), Scrutins | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : alternative, libérale, elections, internes, libéralisme | | |  Facebook |

25/06/2007

"Libéral ?" par Daniel Riot

Pourquoi l’aversion d’une majorité, dans l’opinion, pour le mot "libéral" ?

70ebc857b953eca8ffb37be8af8b0255.jpgL’un des « scandales » (un mot qu’adorait Marchais !) de la campagne référendaire française vient du fait que des esprits intelligents ont réussi à transformer le mot « libéral » en « gros mot », en insulte, en repoussoir. C’est aussi l’un des signes les plus inquiétants sur l’état des esprits dans nos démocraties en crise.

Je dis « crise », oui. Une crise économique et sociale, c’est évident. Une crise médiatique et politique : c’est un truisme de le dire. Une crise identitaire : c’est flagrant. Une crise de la pensée, surtout. Une crise qui naît de cette « défaite de la pensée » que Finkielkraut dénonçait voilà près de vingt ans. Une crise qui se traduit bien sûr dans le vocabulaire. Par des détournements sémantiques.

Le mot libéral notamment est complètement détourné de sa signification, des valeurs qu’il incarne, comme ses dérivés, libéralisation et libéralisme.

Sans doute les indispensables traductions accentuent-elles les difficultés... Les mots n’ont pas le même sens, ni la même valeur, d’une langue à l’autre, surtout quand ils se rapportent plus à des concepts, des idées, des idéaux, qu’à des réalités, des faits, des choses... Il n’est pas « honteux » de s’afficher « libéral » en Belgique, en Allemagne, en Italie. On connaît l’importance du Parti libéral au Canada... Au Parlement européen, il existe un groupe « libéral ». En France, l’étiquette politique « libéral » ne fait pas recette, sans doute pour des raisons historiques. Le mot a été caricaturé, ou détourné, à la fois par ceux qui s’en sont réclamé et par ceux qui l’ont diabolisé.

Piégés, les mots ! A prendre « comme les ailes d’une mouche », redirait Pascal Guignard.

Les difficultés sont aggravées aussi par la confusion des genres : on confond trop volontiers libéralisme politique, libéralisme moral et libéralisme économique. Les trois expressions ont des racines communes, mais elles ne sont pas synonymes. Qui plus est, en France surtout, on leur donne souvent des significations qu’elles n’ont pas.

Le libéralisme moral se fonde sur les vertus de la tolérance : ce qui ne veut pas dire qu’il se traduise par un laxisme sans borne. La tolérance suppose les limites du tolérable. Le fais ce que voudras de l’abbaye de Thélème du bon Rabelais s’arrête au respect de la liberté des autres. L’Homme est un animal social. En cela, le libéralisme n’est pas l’individualisme. « L’humain est un être qui n’est pas a priori indépendant ; il est un être social, intégré dans cette société, et c’est ce caractère social qui est le moteur naturel de l’interaction humaine et de la coopération volontaire. », comme l’écrit Hayek dans Vrai et faux individualisme. Le libéralisme est un humanisme, voire un personnalisme.

Le libéralisme politique n’est pas non plus la loi de la jungle et du plus fort. Avec dépérissement de l’Etat ? John RAWL, par exemple, n’est pas assez lu. Il n’y a pas de libéralisme politique sans droit et sans état de droit. Car c’est le droit qui donne du sens aux valeurs qui fondent le « vivre ensemble ». Or, qui dit droit dit structures, et procédures d’arbitrage, et moyens de les imposer.

Le libéralisme économique est plus difficile à définir, puisqu’il a inspiré des doctrines différentes. Entre sa version classique, qui s’est constituée en théorie aux XVIIe et XVIIIe siècles, sous l’influence des philosophes des Lumières, principalement britanniques (John Locke, David Hume, Adam Smith) et français (Turgot, Condillac, Montesquieu), et sa version dite de l’école de Chicago, de Milton Friedman, en passant par l’utilitarisme de Bentham ou par les adeptes du « darwinisme social », qui déformaient déjà, à leur manière, le mot libéral.

Par paresse, on réduit le libéralisme économique aux convictions de l’Ecossais Adam Smith qui, en 1776, dans sa Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, voulait que tout se passât comme si une « main invisible » organisait les échanges et harmonisait les intérêts individuels et collectifs, ou aux idées de David Ricardo qui, dans Des principes de l’économie politique et de l’impôt, (1817), avancera sa célèbre théorie du libre-échange mutuellement avantageux (théorie des avantages comparatifs) pour tous les pays participant au commerce international.

Mais on oublie une chose essentielle : les règles d’or du libre marché définies par les pères du libéralisme ne se réduisent pas à la suppression des entraves en tous genres. Le « laisser-faire laisser-passer » n’est pas laisser faire et passer n’importe quoi n’importe comment. Ces règles d’or sont de vraies règles du jeu : transparence du marché, bonne information des acteurs, égalité des chances, obligation du meilleur rapport qualité-prix, absence de situation dominante donc monopolistique.

Plus précisément, en termes plus théoriques, ces règles du jeu prennent soin de garantir :

L’atomicité des agents : aucun d’entre eux n’est assez important pour influencer le marché par son seul comportement. Ceci suppose non seulement un nombre élevé d’offreurs ou de demandeurs, mais surtout l’absence, parmi eux, d’un « gros » agent capable d’agir sur le marché

La rationalité des agents : chacun d’entre eux est caractérisé par une « fonction de satisfaction » qui exprime sa satisfaction en fonction des quantités de chaque bien qu’il possède, et son comportement consiste à chercher à maximiser cette fonction

L’homogénéité du produit : seul le prix permet de distinguer les produits qui ont tous des caractéristiques identiques

La transparence du marché : tous les prix sont connus de tous, ainsi que toutes les quantités disponibles : l’information est supposée parfaite

La libre entrée sur le marché : seul le prix décide les agents à entrer sur le marché et aucune autre barrière juridique (brevet), technique (savoir-faire) ou économique (capitaux) ne s’y oppose

La mobilité des facteurs : en fonction du prix qui rémunère chaque facteur, les agents peuvent réorienter leurs capitaux ou leur travail vers les secteurs ou les activités les plus rémunérateurs.

Cela n’entraîne évidemment pas la suppression de l’Etat, de pouvoirs d’arbitrages, de forces de stimulation. La dénonciation de l’étatisme n’est pas la négation de l’Etat. Dans notre pays centralisé, caractérisé par un « césaro-républicanisme », comme le dit Legendre, les vieux débats sur « moins d’Etat ou plus d’Etat » devraient depuis longtemps être dépassés par une question : comment faire un « mieux Etat », selon la formule d’Edgar Pisani.

Trois confusions relèvent particulièrement de ce que Michel Rocard appelle justement un « déficit de culture économique et politique » : libéralisme, capitalisme, libre-échangisme...

Le premier congrès de la « Gauche européenne », qui vient de se terminer par une « Déclaration d’Athènes », généreuse dans ses objectifs mais naïve (donc dangereuse) dans ses formulations, illustre trop bien ces détournements de sens, ce kidnapping des réalités, et les fuites qu’ils trahissent...

Ce qui est nommé politiques néo-libérales et néo-libéralisme désigne en fait l’ hyper-capitalisme, ce « capitalisme financier et prédateur » qui n’est ni dans les traditions chrétiennes-démocrates, ni dans les traditions socialistes, humanistes, personnalistes, qui ont fait ce que « l’Europe » a de meilleur en elle.

Nous ne le disons pas assez ; Les États-Unis, par exemple, ne sont pas une puissance libérale, mais un empire capitaliste. Les néo-conservateurs de Londres, de Chicago et d’ailleurs, ne sont pas des libéraux mais des... conservateurs. Le marché et la démocratie ne sont pas synonymes : la Chine l’illustre trop bien.

L’autre confusion bien entretenue en France vient du fait qu’on considère le mot libéral comme un synonyme de conservateur. Pourtant, même Hayek, penseur libéral, traçait radicalement la différence entre les libéraux et les conservateurs : le libéral ne croit pas aux solutions collectivistes, totalitaires, pas plus de « droite » que de « gauche ». « Le libéral n’impose tout simplement pas ses valeurs aux autres ».

Dans cette perspective, l’hyper-capitalisme qui accroît les inégalités et voit la finance devenir une fin en sois et non un moyen, cet « économisme », comme le dit Jean-Claude GUILLEBAUD, qui fait que l’Homme lui-même est « marchandisé », est anti-libéral. La société actuelle « d’individualisme possessif de masse » n’est pas libérale.

Il est temps de réapprendre que le mot libéral se rapporte à la liberté et aux libertés.

Liberté : un mot phare. Un mot de Lumière. Qui peut se permettre de le salir, de l’insulter ? Celles et ceux qui ne veulent pas lui donner autant de sens que de valeur. Celles et ceux qui ne se rendent pas compte que la liberté est un combat incessant, et que les libertés sont des conquêtes sans cesse à consolider, à protéger, à renforcer. Que l’on se situe à droite, à gauche ou au centre.

Si « J’écris ton nom : LIBERTÉ », comment puis-je oser raturer, déchirer, insulter les mots « libéral » ou « libéralisme » ? Si les mots sont piégés, c’est la plupart du temps parce que, par facilité, donc par paresse, par ignorance ou méconnaissance, par souci de caricaturer, par soumission aux « doxa » à la mode, on les coupe de leurs racines et on pratique ces amalgames et ces confusions qui font tant de ravages...

Le Conseil de l’Europe a été bâti sur l’idéal libéral, cet idéal de LIBERTE qui prend valeur et sens grâce au Droit, un Droit fondé sur ces droits de l’Homme que contestent tous les anti-libéraux, tous les ennemis de la liberté et des libertés, de droite et de gauche.

L’Union européenne a été construite sur l’idéal libéral, cet idéal de LIBERTE qui prend valeur et sens grâce à la paix, à la sûreté intérieure et extérieure, à une prospérité partagée, à une organisation sociale qui concilie épanouissement individuel et solidarité collective.

Que la géo-finance internationale et cette « économie casino », favorisées par les nouvelles technologies, une « globalisation » mal maîtrisée et une mondialisation... insuffisante, portent atteinte à ces mariages de la liberté et de la solidarité, du Droit et de la Justice, des intérêts particuliers et de l’intérêt général, c’est une évidence.

Que les « maîtres du monde » (qui ne siègent pas à Bruxelles) aient tendance à oublier que l’Homme doit rester -ou être mis- au centre de toute activité, c’est une réalité flagrante. Que les combats doivent être intensifiés, à tous les niveaux, pour instaurer plus de justice dans tous les secteurs, et pour placer l’Homme au coeur de toute action humaine, c’est un constat incontestable.

Mais la diabolisation du mot libéral et la mode de l’anti-libéralisme trahissent en fait des peurs et des refus. J’en retiens trois, qui sont souvent tus :

1) Une peur de la LIBERTE, associée à la RESPONSABILITE. C’est tellement plus facile de pratiquer une culture d’opposition, de revendication, de contestation, qu’une culture de l’action, de l’amélioration, d’un progrès qui ne devienne pas synonyme de régression.

2) Une peur de l’économie de marché, une méfiance devant cette économie de marché qui, dans une partie de l’opinion (de récents sondages le confirment), est plus subie qu’applaudie, qu’on accepte avec résignation plus qu’avec conviction.

3) Pire, peut-être, la caricature du mot libéral, en France plus qu’ailleurs, traduit un refus de la démocratie pluraliste. Le philosophe Pierre Legendre a raison de souligner que nous n’avons pas assez approfondi la question de « ceux qui démocratiquement renoncent à la démocratie ». Comme il a raison de dire qu’Hitler a été vaincu par les armes, et non par les arguments. Comme ont raison ceux qui, tel Alain Besançon, soulignent que les mirages des fausses démocraties, dites, faussement, populaires, restent dans bien des têtes qui se rassurent à peu de frais en estimant que le communisme d’Etat né du stalino-impérialisme soviétique n’est qu’un détournement d’idéal. Il suffit de voir, cette semaine, la levée de boucliers déclenchée par l’initiative du Conseil de l’Europe, qui veut enfin condamner les crimes commis au nom du communisme.

Les détournements de vocabulaire, surtout quand il s’agit du mot liberté, sont en fait le reflet d’un détournement du regard : ce sont les réalités qui sont souvent difficiles à regarder. Bien des crises naissent des conflits entre l’imaginaire, qui nourrit la pensée idéologique, et le réel. Ce réel, on peut le changer en bien, grâce à des idéaux et à des idées qui partent des réalités, et ne les nient point. C’est sans doute à gauche, aujourd’hui, qu’il importe de réhabiliter le plus le mot libéral.

Je finirai en citant John Kenneth Galbraith, économiste, auteur du Nouvel Etat industriel, Gallimard, Paris, 1968, et des Mensonges de l’économie, Grasset, Paris, 2004. « La philosophie libérale est profondément humaniste et optimiste, elle croit au potentiel de l’individu et aux bienfaits de la conjonction des actions humaines [...] Le libéralisme est l’antithèse de l’impérialisme, c’est l’humilité de se dire qu’on n’est pas parfait, et qu’on n’a pas à imposer ses valeurs, même celles qui ont trait à la démocratie, aux autres [...] La philosophie libérale est aussi essentiellement créatrice, axée vers l’avenir. » Autant dire qu’elle n’est ni de droite ni de gauche, si tant est que ces distinctions aient encore un sens aujourd’hui, alors que les vraies frontières séparent aujourd’hui ceux qui ont confiance en l’Homme et ceux qui fondent leur comportement sur la méfiance, ceux qui ont un esprit d’ouverture et ceux qui un esprit de fermeture, ceux qui pensent que l’Homme est authentiquement une personne, avec tout ce que cela implique. Mais nous entrons là dans un autre débat.

Daniel RIOT
janvier 2006

Extrait d’une conférence donnée dans les Tribunes et Débats de L’UNGE Péchine Alysé, Paris (12e)

[source]

Liens :
relatio, l'Europe en revue

19:05 Publié dans A la Une, Libéralisme et démocratie, Opinion(s) | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : libéralisme, politique | | |  Facebook |

23/06/2007

Les Echos à la tribune : le pluralisme, condition de la démocratie.

241fe11abd2be8f305e402d028235efa.jpgUne centaine de personnalités du monde économique et politique ont tenu à manifester leur « profond attachement à l'indépendance de ce titre et de son équipe rédactionnelle ». Parmi les signataires de la pétition de soutien aux Echos : François Bayrou, Marielle de Sarnez, Corinne Lepage, présidente de la formation Cap 21, adhérente au Modem mais aussi Jean Peyrelevade et l’économiste Christian Saint-Etienne qui ont fait partie de l’équipe de campagne de François Bayrou. Le groupe Pearson a annoncé sa volonté de vendre le titre et est actuellement en discussion avec le groupe LVMH, déjà propriétaire du quotidien économique La Tribune. François Bayrou a défendu, pendant la campagne, le pluralisme dans les Médias et leur indépendance par rapport aux pouvoirs économique et financier.

Liens :
La position de François Bayrou sur l'indépendance des médias
Le texte de la pétition parue dans le journal Les Echos du 22 juin 2007
La liste des premiers signataires

15:55 Publié dans Libéralisme et pluralisme, Opinion(s) | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pluralisme, media, presse | | |  Facebook |

22/06/2007

Si Daniel Cohn-Bendit le dit...

390a94ae1111fd937c2cb822b850870b.jpgDans un entretien à l'hebdomadaire Télérama, Daniel Cohn-Bendit, député Verts européen, revenant sur la déroute électorale de son parti, confesse :

En 2002, vous dites : « Je n’ai pas réussi à m’ancrer dans la culture verte française »…
Un an plus tôt, j’avais écrit un texte sur la « troisième gauche verte ». C’est un texte prémonitoire sur l’impasse actuelle des Verts. Sur la manière dont ils auraient dû faire de la politique, ce qu’ils n’ont pas fait, parce qu’ils sont ancrés dans la culture gauchiste. Durant toute la campagne européenne de 1999, on a fait de moi un affreux libéral, parce que je me définissais comme « libéral libertaire ». Personne ne voulait comprendre ce que le libéralisme a apporté politiquement à la démocratie. On est dans une société contradictoire : on fête les écrits de Claude Lefort, de Castoriadis, de ces déconstructeurs du marxisme qui ont réinventé autour de la pensée de Hannah Arendt une idée de la liberté et de la démocratie, et à partir du moment où on appelle ça par son nom, le libéralisme politique, ça devient une horreur…

09:45 Publié dans Opinion(s) | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : écologie, politique, verts, cohn-bendit | | |  Facebook |

13/06/2007

La TVA sociale, fausse bonne idée ?

Quelques repères : 

- 26 mars 2007, "LES GRANDS DEBATS DES ECHOS". Dans le cadre de la campagne présidentielle, François Bayrou répond aux questions d'acteurs économiques et sociaux. Extrait :

Jean-Christophe Wiart : Où en êtes-vous dans votre réflexion sur la TVA sociale ?
"Je ne me risquerai pas à la proposer comme "la" solution miracle. J'ai autour de moi autant d'ardents défenseurs [Jean Arthuis, Christian St-Etienne, NDLR] que d'ardents adversaires [Charles De Courson, NDLR] de la TVA sociale. La concentration des charges sur le travail est néfaste. C'est le problème de nos sociétés qu'on appelle bismarckiennes, du nom du chancelier allemand qui a inventé cette répartition des charges. Cela rappelle le vieil impôt sur les portes et les fenêtres. On l'avait inventé car c'était facile. Mais on a commencé à voir les portes et les fenêtres se murer. Pourquoi ? Parce que, comme toujours, lorsque l'on concentre une taxe sur une seule base, celle-ci a tendance à s'échapper. Sur la TVA sociale, je veux être prudent. Nous avons déjà une TVA élevée.. Le transfert d'une partie des charges sociales sur la TVA, c'est au moins cinq points d'augmentation de la taxe. Même si l'on explique qu'elle ne pénalisera que les produits importés, qui ne s'en inquiéterait ? J'examine ce qui se passe en Allemagne, où la TVA vient d'augmenter de trois points, sans créer d'inflation. On peut imaginer d'autres pistes, mais aucune d'entre elles n'est évidente..."

- Un document instructif (et confidentiel) : Séance Publique, n°3/2007 - La réforme du financement de la protection sociale

02:05 Publié dans A la Une, Libéralisme et économie, Opinion(s) | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : TVA, sociale, taxe, charges, travail, consommation | | |  Facebook |

07/06/2007

Sondages, analyses et commentaires

Vos analyses et commentaires sur les enquêtes d'opinion, leur actualité et leur histoire. Entre conjoncture et induction...

 

En préambule, notions de pluralisme et pression de groupe :

Tout paraît avoir été dit sur le peu de crédibilité qu’il faut accorder aux sondages : la collecte par téléphone d’une « information donnée » - donc non fiable - , la difficulté d’interroger certaines catégories sociales, les méthodes arbitraires de correction des données propres à chaque institut, la marge d’inexactitude jusqu’à quatre points - selon l’échantillon interrogé - qui réduit à néant le classement des candidats en-deçà de cet écart. D’où vient donc pourtant qu’en période électorale, on en publie autant ? Depuis 1981, le nombre de sondages par élection présidentielle a doublé, passant de 111 à 220 au 12 avril dernier, selon « Le Monde »...

Quoiqu’on ne dispose pas - sauf erreur - d’études incontestées qui mesurent avec précision l’influence des sondages sur un corps électoral, deux données peuvent pourtant expliquer cette boulimie. L’une n’est qu’une approximation qui est souvent avancée : on estime à environ 30 % le nombre d’électeurs qui, sans opinion arrêtée, se détermineraient au dernier moment dans l’isoloir. L’autre, en revanche, est l’enseignement qui a été tiré des expériences menées par Solomon Asch dans les années 1953-1956 sur « la soumission de l’individu à la pression du groupe  ».

L’individu seul face à la pression du groupe

Tout comme les chiffres de ventes de livres ou de films qui sont brandis - « 300.000 exemplaires déjà vendus » par-ci, « déjà 2.000.000 de spectateurs » par-là - les sondages visent, en effet, à placer l’individu isolé devant de prétendus groupes considérables donnés en modèle : « 80 % des Français pensent que...  » Seul devant son poste de télévision, sa source souvent unique d’information, l’individu est livré sans défense à la pression du groupe qui s’exerce sur lui sans partage. Et c’est ici que les expériences de Solomon Asch sont éclairantes.

Des expériences éprouvantes

- Dans leur trame de base, elles consistent à accueillir des groupes d’environ 10 personnes pour une prétendue expérience sur l’acuité visuelle : il est, en effet, demandé à chacun de repérer sur une série de cartes comportant 3 segments verticaux celui qui est égal au segment solitaire présenté sur une autre série de cartes. Quoi de plus simple, surtout quand les différences sont sans équivoque ? Seulement, un seul des participants ignore que les autres obéissent à S. Asch dans leurs choix qui sont souvent absurdes ; il s’agit, en fait, d’étudier uniquement sa capacité à résister ou non à la pression d’un groupe dont l’opinion est pourtant manifestement contredite par l’évidence : le groupe, par exemple, prétend que des segments de 3, 4 ou 5 cm sont égaux à d’ autres de 10, 12 ou 15 cm ! C’est quand même dur à « avaler » !

- L’expérience est éprouvante pour le sujet. Elle le soumet à un conflit intense puisqu’il est écartelé entre deux représentations de la réalité rigoureusement contraires : sa propre représentation des égalités et inégalités de segments et celle de tous les autres participants qui soutiennent le contraire. Le sujet connaît un ébranlement psychologique d’autant plus profond que les deux représentations sont inconciliables. L’une a la force probante de l’évidence : les objets représentés, des segments, sont on ne peut plus simples, élémentaires, excluant toute ambiguïté. L’autre a la force probante du pluralisme des sources dont la convergence accrédite la fiabilité d’une information forcément plus que la source unique qu’est le sujet.

- Ainsi placé devant ce dilemme, ce dernier vit-il un trouble extrême que trahissent ses hésitations, ses silences, ses soliloques, ses sourires embarrassés. Il ressent une véritable angoisse ou bien il s’interroge sur son intégrité physique et psychique, qu’il ait adopté l’opinion du groupe ou qu’il ait maintenu la sienne.

Les enseignements de ces expériences

Ces expériences ont livré ainsi trois enseignements principaux.

- Premier enseignement : une vulnérabilité générale à la pression du groupe.

Le premier enseignement montre qu’à des degrés divers, nul n’échappe à la pression du groupe : l’individu tend à conformer sa représentation de la réalité à celle du groupe. Deux cas de figure se présentent :1- soit le sujet renonce totalement à sa propre représentation fondée sur sa propre perception pour épouser celle du groupe ; et cette attitude se rencontre chez 36,8 % des sujets, soit plus du tiers d’un groupe ! 2- Soit le sujet maintient sa propre représentation, mais au prix d’un profond déséquilibre psychologique qu’il tente d’atténuer par un essai d’explication rationnelle incriminant un problème d’acuité visuelle personnel ou même une illusion d’optique.

- Le deuxième enseignement : la force probante du leurre du pluralisme des sources.

Le deuxième enseignement éclaire ce déséquilibre qui demeure cette fois chez les sujets insoumis : il s’exprime par un état de doute profond sur leur propre représentation : « A moi, disent les sujets cités par Asch, il me semble que j’ai raison, mais ma raison me dit que j’ai tort, parce que je doute de pouvoir être le seul à avoir raison tandis que tant de gens se trompent. » Ce doute est fondé sur le mécanisme de l’hypothèse autovalidante suivante : 1- un groupe constitue un pluralisme de sources plus valide que l’unique source d’un individu ; 2- or, je ne vois pas ce que voit le groupe ; 3- donc je ne peux prétendre avoir raison seul contre tout le groupe.

Or, dans le cas d’espèce qu’est l’expérience de S. Asch, contrairement à la croyance du sujet, le pluralisme des sources n’est pas établi. Le sujet est placé à son insu devant un leurre de pluralisme des sources : les 8, 9 ou 10 participants ne constituent pas des sources autonomes, mais de simples relais dépendant d’une source unique qui dicte les réponses à tous, Solomon Asch. Ce modèle permet de mieux comprendre l’apparent pluralisme des sources qu’on peut observer dans un pays jouissant de plusieurs chaînes de télévision, de radio, ou d’une multitude de journaux, et d’éditeurs. Si ces multiples émetteurs sont dépendants d’une source unique, le pluralisme des sources n’est pas constitué et laisse la place au leurre.

- Le troisième enseignement : le groupe, indicateur de la normalité.

Le troisième enseignement est l’existence chez l’individu d’un profond désir d’accord avec le groupe qui est perçu comme la référence de « la normalité ». 1- Un dissident face à un groupe est considéré comme « anormal », c’est-à-dire hors norme et sa vision n’est pas légitimée : cette position est inconfortable, déstabilisante, énergétiquement coûteuse. 2- Au contraire, la conformité de perception d’un individu à celle du groupe confirme l’individu dans la normalité et légitime son opinion ou son action. Cette position est confortable et rassurante.

Que 38,6 % des personnes choisissent de se conformer à l’opinion même absurde d’un groupe, en dépit du témoignage contraire de leurs yeux, c’est plus qu’il n‘en faut pour modifier les résultats d’un scrutin, surtout quand 30 % environ des électeurs font leur choix au dernier moment ! Sur quels critères s’appuient-ils ? Il peut donc être intéressant de les soumettre à la pression du groupe par des sondages répétés qui indiquent aux plus conformistes d’entre eux « le bon choix » à effectuer.

Les groupes ont beau, dans l’Histoire, avoir multiplié les égarements tragiques, rien n’y fait. [...] René Descartes, avait tranché dans son « Discours de la Méthode », paru en 1637 : « (...) La pluralité des voix n’est pas une preuve qui vaille rien pour les vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu’il est bien plus vraisemblable qu’un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple. »

Jean de La Fontaine a renchéri en 1668 dans sa fable « Démocrite et les Abdéritains ». Les habitants d’Abdère traitent Démocrite de fou parce qu’il imagine que la matière est composée d’atomes : ils le "psychiatrisent" donc en invitant Hippocrate à l’examiner. Mais un bref échange avec Démocrite suffit au grand médecin pour découvrir que le fou n’est pas celui qu’on pense et La Fontaine de conclure : « Le peuple est juge récusable. / En quel sens est donc véritable / Ce que j’ai lu dans certains lieux, / Que sa voix est la voix de Dieu ? »

[Source]

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04/06/2007

La position d'Alternative Libérale pour l'élection présidentielle

Pour une Révolution Légale (pourquoi je soutiens François Bayrou) 

Le pouvoir n’appartient plus, depuis longtemps, aux Français. Ils en ont été dépossédés par une double oligarchie, politique et syndicale, qui ne représente plus ni les citoyens, ni les travailleurs, mais qui gère pourtant en leur nom un modèle économique et social à la dérive. L’échec continu du dialogue social et des réformes atteste de la faible assise des acteurs en présence, rendus pusillanimes par leur manque de relais dans le pays et d’inspiration dans leur vision. Les Français sont si las de cette absence qu’ils n’attendent plus rien de leur « classe politique ». Ils ne s’estiment plus représentés. Il serait trop commode de rejeter le médiocre bilan sur le seul Président sortant et d’excuser ainsi un système qui a fait long feu. Nous ne ferons pas l’économie d’une refondation de notre système politique et de notre représentation syndicale. Tant que cette double équation n’aura pas été résolue, la France restera paralysée, sous la coupe d’un pouvoir illégitime et impuissant, déconnecté du peuple et incapable de fixer un cap.

Avant même la nécessaire réforme de la vie syndicale, c’est une nouvelle donne politique dont les Français ont besoin. Le système est bloqué par son sommet : c’est d’en haut qu’il faudra trancher le nœud gordien, élaguer l’espace d’une respiration démocratique pour rendre ce pouvoir aux Français qui l’attendent dans tous les domaines de la vie. Une issue restée introuvable jusqu’à présent. La France est gouvernée par un monopole aux deux visages, socialiste et conservateur qui se succèdent au pouvoir en reproduisant les mêmes schémas coupables de l’immobilisme et de la jouissance des avantages acquis, marqués au coin de l’anti-libéralisme. Il est si confortable de se succéder à soi-même dans une République qui n’a plus de ses pères fondateurs qu’un lointain souvenir. Mais depuis un certain 21 avril, la façade électorale ne dissimule plus les lézardes de l’abandon aux extrêmes, de l’abandon tout court.

Alternative Libérale s’est bravement constituée en mars 2006 pour défendre une vision originale des réformes. Un an plus tard, nous sommes fiers du travail accompli : notre parti compte désormais plus de mille cinq cent adhérents, sur tout le territoire. C’est une jeune force politique qui assume avec audace et fierté son identité libérale. Paradoxalement, ce mot que beaucoup croient usé n’a jamais eu en France droit de cité : « libéral », c’est la caricature de l’homme du Capital, le paria antisocial défenseur des intérêts égoïstes, comme si toute notion de bien commun lui était étrangère. Alors que partout en Europe des partis libéraux existent de longue date et s’allient à d’autres formations dans des gouvernements de coalition, les libéraux restent en France des éclaireurs. J’ai tenté pendant le premier volet de cette campagne présidentielle, de faire aimer aux Français cette vision politique nouvelle qu’ils méconnaissent, en réalité, plus qu’ils ne redoutent.

Le libéralisme, c’est l’invitation à l’écoute de l’autre, à la tolérance en son sens le plus positif, à la recherche de solutions négociées où chacun tire le meilleur avantage en assumant ses responsabilités. Le libéralisme, c’est l’invitation à la différence, à la pluralité des hommes et des idées : tout le contraire d’un modèle figé qu’on plaquerait stupidement sur toute société. Il n’y a d’ailleurs pas de « modèle libéral », chaque pays acclimatant cette pensée, cette attitude politique, à ses moeurs. Le libéralisme, c’est aussi le refus de la démagogie : Jeter de l’argent sur les problèmes, comme disent les britanniques, comme si les électeurs n’étaient pas capables de comprendre que ce qui est donné ici est forcément pris là-bas. Etre libéral, c’est chercher à concilier la dignité due à chaque homme - et la misère est une indignité dans notre société d’abondance - avec la liberté économique, culturelle et sociale qui lui permet de bâtir sa vie en individu libre et responsable de ses choix. Pour nous, la liberté de s’oppose pas à la justice sociale, elle en est le socle.

Pour atteindre cet équilibre, nous ne croyons pas aux chimères interventionnistes : le désordre apparent des choses masque en réalité l’ordre qui s’organise. La justice ne se décrète pas depuis les ministères, mais s’organise dans la défense sans cesse renouvelée de valeurs essentielles : liberté, dignité, propriété, égalité en droit et en devoirs. C’est l’oubli de ces valeurs fondatrices qui fait le mal-être français, et non le défaut d’intervention d’un Etat qui s’est discrédité par sa volonté de tout assumer sans rien assurer.

Les libéraux veulent renouer avec le message authentique de la Révolution de 1789 : au cœur du Serment du Jeu de Paume, c’est la juste représentation du peuple et la fin des privilèges arbitraires, dépendant du fait du Prince, qui sont attendus. Ce sont de nouvelles Bastilles qu’il nous faut abattre, en 2007, pour renouer avec l’esprit de la liberté.

C’est au nom du renouvellement des idées, des générations, des professions, des origines, des parcours de ceux qui nous gouvernent, au nom de tous ceux et celles qui sont aujourd’hui exclus du débat politique, que nous plaidons pour de nouvelles institutions, fondées sur trois principes essentiels : justice, transparence et égalité.

Pour la justice, nous voulons l’instauration d’un réel pouvoir judiciaire indépendant du pouvoir politique, succédant à une simple autorité de justice rudoyée à l’envie par le ministre de l’intérieur et le Garde des sceaux.

Pour la transparence, nous voulons que le Parlement exerce pleinement son devoir de contrôle de la dépense publique et qu’il fixe librement son ordre du jour. Nous voulons que les députés du peuple puissent bloquer un texte sans se voir opposer l’article 49-3, dit de « vote bloqué », qui permet au gouvernement de s’asseoir sur l’avis de la représentation nationale. Nous voulons un mandat unique pour tous les élus, afin que leurs électeurs sachent qui est responsable de quoi et puissent juger en conséquence. Nous voulons aussi que l’impôt soit prélevé là où il est dépensé : l’Etat, les régions et les collectivités locales doivent prélever l’impôt qu’ils ont à gérer, en vertu du principe « pas d’imposition sans représentation ».

Pour l’égalité enfin, nous voulons un mode de scrutin proportionnel, au moins partiel, aux élections législatives, seule voie pour réconcilier les Français avec le suffrage universel. Nous voulons le droit de vote des résidents étrangers aux élections locales. Nous voulons rétablir l’égalité de droits entre les citoyens, qu’ils travaillent dans le privé ou l’administration : aucun statut ne doit diviser les Français dans leurs droits.
 
Ces quelques principes sont le canevas d’un nouveau pacte démocratique. Nous appelons  à une Révolution légale qui mette un terme au clanisme de l’ancienne République, aux coteries et aux héritages politiques. Une nouvelle règle du jeu, qui donne toute sa place à la pluralité des idées, tout en préservant la qualité et la force de la prise de décision du Président de la République. Cette Démocratie ouverte préfigure un temps nouveau, loin d’un bipartisme présidocratique en fin de règne, si affaibli qu’il en est réduit à appeler au parrainage des extrêmes pour se sauver lui-même. Il s’agit d’un saut d’époque au moins aussi important que le passage du cens au suffrage universel ou l’accès des femmes au droit de vote.

Cette refondation démocratique, qu’Alternative Libérale a mise au premier rang de ses priorités, dès sa création, est aujourd’hui possible. Elle permettra aux libéraux d’accéder enfin à une représentation indépendante au parlement grâce au scrutin proportionnel. Mais surtout, elle est la condition sine qua non des réformes structurelles que nous espérons de longue date. 

La réforme radicale de nos systèmes de protection sociale -  sécurité sociale, retraites, assurance maladie - exigera une intense négociation, conjuguée avec une grande capacité de décision. Il en va de même pour l’organisation d’un syndicalisme plus efficace, pour la lutte contre les inégalités en droit et les statuts, pour l’achèvement d’une réforme fiscale de grande ampleur. Et puis, notre société a changé : certains interdits moraux anciens doivent être levés et une nouvelle vie sociale autorisée. Nos institutions, dans leur état de décrépitude actuel, ne permettront pas de mener de tels chantiers, quel que soit le locataire de l’Elysée. En effet, comment diriger un navire dans une tempête quand le gouvernail ne répond pas ?

C’est pourquoi je soutiens la candidature de François Bayrou à l’élection présidentielle.

Il est le seul candidat dans cette course à proposer le changement radical des institutions qu’Alternative Libérale appelle de nos vœux. Elu président, il ouvrira la voie à ce nouveau pacte démocratique. Il lancera cette Révolution légale, d’autant plus forte qu’elle sera portée par des gens raisonnables : la plus profonde des révolutions est toujours celle des modérés.

Emmené par les Français, affranchi des appareils, il incarne une voie inattendue et inespérée vers le changement. Une Révolution de velours dont les premières conséquences heureuses pourraient être l’engagement de vraies réformes pour réguler le déficit chronique du budget et juguler notre dette écrasante, mais aussi pour renouer avec une Union Européenne que nous, libéraux, considérons comme une opportunité historique.  

François Bayrou n’est pas un libéral au sens où nous le sommes, où je le suis. Mais sa démarche est fondatrice. Il ouvre la porte d’un nouveau projet politique, où la concertation sera certes forte entre des courants d’idées et des personnalités différentes, mais où les libéraux sauront prendre toute leur part. Cette ouverture vaut bien mieux que le statu quo et la démagogie, seule perspective offerte par les duettistes conservateurs et socialistes.

Je m’engage avec Alternative Libérale, en toute indépendance et avec une vision claire de nos espérances, pour que 2007 soit une année utile.

La Révolution ne commence jamais là où on l’attend.

Librement,

Edouard Fillias
Président d’Alternative Libérale

13 mars 2007

01:25 Publié dans Itinéraires, Opinion(s) | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook |