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19/11/2008

Sortir de la crise (1): passer d'une société du crédit à une économie du capital

Dans une précédente note, j'ai affirmé que l'état aurait tout intérêt à ne pas chercher à passer le cap de la crise qui s'annonce pour les entreprises en subventionnant ou forçant l'octroi d'un surplus de crédit, mais au contraire devrait s'attacher à ce que les mécanismes de l'économie favorisent la collecte et la formation de capital. Il est temps de passer à la démonstration.

Voyons d'abord pourquoi la perception du bon niveau d'équilibre entre capital et crédit est aujourd'hui dangereusement distordue, une fois de plus, par des dispositions étatiques de diverse nature. Cela va nous obliger à un petit détour, aussi simple que possible, par un sujet un peu ardu, la comptabilité des entreprises.

Les bases du bilan d'une entreprise

Pour ceux qui n'ont jamais fait de comptabilité -- les bienheureux -- voici une présentation ultra-simplifiée d'un bilan d'entreprise. Le bilan est le document comptable qui indique, à un instant T, quelle est la situation du patrimoine de l'entreprise. Cette situation se caractérise par d'un côté des ressources financières (généralement appelées "passif", mais je m'en tiendrai au terme de ressources financières, plus intuitif), de l'autre côté des usages qui en sont faits, appelés "actif" (terme retenu pour la suite) ou "emplois".

Si les ressources financières sont inférieures aux actifs, alors la différence est ajoutée aux ressources : c'est le bénéfice. Le bénéfice traduit le fait qu'avec un certain niveau de ressources financières au départ, vous avez créé un actif de valeur supérieure. Mais si les ressources financières sont supérieures à l'actif, cela veut dire qu'elles ont été mal employées par l'entreprise, qui est alors déficitaire: un déficit égal à la différence est inscrit à l'actif de l'entreprise. Il résulte de cette convention que les ressources financières d'une entreprise + son bénéfice (ou moins son déficit) sont toujours égales à la valeur des actifs à un instant T.

Balance sheet

La question qui se pose est donc de savoir si l'entreprise, pour financer son activité, a intérêt à se reposer uniquement sur du capital, ou au contraire à compléter ses ressources par du crédit, et jusqu'à quelle proportion.

Or, le crédit et le capital sont deux ressources financières de nature différente.

Différences de nature et de rémunération entre crédit et capital

Ces deux ressources nécessitent une rémunération: le crédit est rémunéré sous forme d'un intérêt, fixé par contrat, exprimé en pourcentage annuel de la somme empruntée. Le capital sera rémunéré sous forme de dividendes, que l'entreprise versera en fonction de ce qu'elle aura gagné. Les mauvaises années, le dividende peut être nul. Les bonnes années, il augmentera plus vite.

Surtout, le crédit est remboursable, alors que, dans le cas général, le capital ne l'est pas. Cela veut dire que le prêteur (celui qui fournit le crédit) est à peu près sûr de revoir son argent si l'entreprise ne fait pas faillite, alors que l'investisseur peut voir, si l'entreprise fait de mauvaises affaires, le cours de ses actions chuter, voire perdre son capital.

En contrepartie, l'actionnaire peut espérer revendre ses parts avec une plus value élevée si l'entreprise se montre capable de créer beaucoup de valeur. En outre, il est propriétaire de l'entreprise et associé aux risques qu'elle prend: il peut donc participer aux décisions stratégiques qui rythment la vie de l'entreprise, alors que le créancier, sauf faillite, ne le peut pas.

L'actionnaire court plus de risques: il attend donc une rémunération plus élevée de son capital. Cette rémunération est à la fois constituée du dividende et de la plus value latente de son investissement, plus value qui deviendra réelle lorsque il aura revendu ses titres, s'il y parvient.

Au contraire, le prêteur court un risque moins élevé. Il réclamera donc une rémunération de son argent plus faible. Cette rémunération sera égale à celle qu'il aurait réclamé au plus sûr de tous les emprunteurs, augmentée d'une prime de risque, souvent appelée un "premium", surcroît de taux d'intérêt correspondant à la couverture du risque de faillite de l'entreprise.

Pour des raisons diverses, ce sont les états les plus riches, c'est à dire ceux qui sont capables de générer les plus gros flux financiers par l'impôt, qui sont -- jusqu'ici, mais ce n'est pas immuable ...-- considérés comme les emprunteurs les plus sûrs, du moins tant que la gestion financière de leur trésor public est sérieuse. Si votre entreprise est considérée comme très sûre, les prêteurs réclameront une prime de risque assez faible par rapport au taux qu'ils exigent de l'état. Par contre, si vous êtes une PME en phase de démarrage, les prêteurs se baseront sur leur expérience du taux de défaillance d'entreprises telles que la votre et exigeront un premium plus élevé, à partir d'un calcul de la probabilité du risque que vous représentez. Naturellement, si le prêteur, une banque ou une assurance, se trompe dans l'estimation des risques, il proposera un taux trop faible, et se retrouvera lui même en grande difficultés si les premiums encaissés ne couvrent pas la totalité des défaillances enregistrées.

Quel effet de levier ?

La capacité d'une entreprise à gagner de l'argent est directement liée à la quantité et la qualité de ses actifs: quantité et qualité des usines, des marques et des savoir-faire, des brevets... Accumuler ces actifs demande donc de fortes ressources. Donc, plus vous augmentez vos ressources, plus vous augmentez votre capacité de gagner de l'argent plus tard.

Naturellement, vous pouvez augmenter vos ressources de trois manières: en thésaurisant une  partie de vos bénéfices, qui sont alors incorporés aux capitaux propres les années suivantes, ou en ouvrant votre capital à de nouveaux investisseurs, ce qui signifie diluer votre propre part, ou enfin, aller l'emprunter, en général à votre banque.

Plus vous aurez recours au crédit, et plus vous aurez la possibilité d'augmenter vos ressources, et donc votre capacité à créer des actifs de valeur. Or, la rémunération du crédit est moins élevée que celle du capital: il est donc tentant de croire que les entreprises ont intérêt à privilégier le crédit sur le capital. En poussant la logique jusqu'au bout, une entreprise opérant avec quelques pour cent de fond propres et plus de 80% de fonds empruntés aurait une rentabilité de ses fonds propres maximale. De tels chiffres se rencontrent parfois... Dans la banque !

Fort heureusement, les entreprises non financières ont des ratios de dettes sur fonds propres beaucoup plus raisonnables ! Généralement, les fonds propres d'une entreprise saine représentent plus de 50% de ses ressources.

On lit donc souvent que le crédit opère un "effet de levier" permettant de démultiplier la rentabilité du capital. Nous verrons que cette affirmation doit être fortement nuancée. Mais patience...

Pourquoi est il si important d'avoir des fonds propres suffisants ?

Revenons à notre bilan d'entreprise (rappel: "passif" = "ressources financières").

Balance sheet

Le capital n'est pas remboursable, la dette l'est: lorsqu'une partie de votre dette arrive à échéance, vous devez donc la rembourser:  vos ressources (le passif) diminuent. Si vous parvenez à remplacer cette ressource par une autre, d'un montant équivalent, pas de problème, vous ne devez pas prélever sur vos actifs pour y parvenir. Et si vous gérez bien, que le contexte économique est bon, que vous n'avez pas connu d'incident de paiement et que votre activité est profitable, il y a fort à parier que ceux qui vous prêtent de l'argent vous renouvèleront leur confiance, et vous prêteront à nouveau la somme nécessaire. Et plus cette somme est faible, plus ce sera facile.

Mais si, pour quelque raison que ce soit, vous ne pouvez pas réemprunter, alors vous devrez taper dans vos actifs pour payer vos dettes, ou augmenter votre capital pour pouvoir maintenir vos ressources en activité. Bref, vous l'avez compris: si  votre endettement est plus élevé, vous courrez un risque plus grand soit :

  •  
  • de vous trouver à court de trésorerie : vous risquez la clé sous la porte, vos actionnaires perdent leur argent, et votre prêteur perd une grande partie de l'argent que vous lui deviez.   
  • de devoir  revendre des actifs de valeur, ce qui obère votre capacité ultérieure à gagner de l'argent, et donc réduit la valeur de votre capital et appauvrit vos actionnaires.  
  • de devoir appeler au secours de nouveaux investisseurs, qui, évidemment, pour vous sauver, exigeront que les actionnaires actuels leur laissent une grande part du capital, ce qui réduira donc la valeur des parts de vos premiers actionnaires.

Bref, vous l'avez compris: plus vous avez de dettes, plus les risques de défaut à échéance augmentent, et plus vous faites courir de risques à la fois à vos prêteurs, et à vos actionnaires. les prêteurs réclameront donc une rémunération plus élevée et du crédit, dont le taux d'intérêt exigé augmentera, ce qui, du coup, réduira la part distribuable des actionnaires, alors que ceux ci courront un risque plus élevé ! En conséquence, les actionnaires risquent de réclamer plus de dividendes et moins de réinvestissement des profits pour compenser le risque pris --il est moins risqué de toucher l'argent immédiatement--, ce qui diminuera la capacité ultérieure de financement  de l'entreprise... Au détriment de la croissance à long terme de la valeur des actions !

Bref, si, vu du côté de ceux qui amènent des ressources, l'investissement en capital est plus risqué  que l'investissement en crédit, la relation au risque est inverse vu du chef d'entreprise: celui ci augmente son risque lorsqu'il augmente sa dette.

Tout l'art du manager consiste donc à déterminer le bon niveau d'effet de levier: quel est le bon niveau d'emprunt pour augmenter la rentabilité du capital, et quel est le niveau d'endettement à ne pas dépasser pour ne pas se retrouver en cessation de paiement ?

Or, malheureusement, une fois de plus, le calcul est influencé par l'état, et ce dans pratiquement tous les pays du monde, et de deux façons. La première distorsion, permanente, est la structure fiscale appliquée aux gains des entreprises. La seconde, plus conjoncturelle, est liée à certaines politiques de certaines banques centrales, à certains moments. Cet article s'en tiendra aux questions fiscales, les questions liées aux banques centrales, bien qu' importantes,  seront approfondies dans des publications ultérieures.

Dans un monde sans taxes, le recours au levier n'aurait aucun... intérêt !

Alors que la finance d'entreprise avait largement intégré les logiques d'effet de levier, il y a environ 50 ans, deux économistes ont brillamment démontré que dans un marché sans distorsion fiscale ou réglementaire (je simplifie un peu, pour des raisons pédagogiques), il n'y avait strictement aucun intérêt à recourir à l'effet de levier par le crédit pour augmenter la valeur de l'entreprise pour l'actionnaire.

Franco Modigliani et Merton Miller obtinrent chacun un prix Nobel d'économie pour cette démonstration qui paraît de prime abord contre-intuitive. Je vous passe les calculs (voir Wikipedia), mais en voici le principe, qui découle de ce qui précède:

Lorsque, pour un montant de ressources donné, vous augmentez votre ratio Dette/Fonds Propres (D/F), alors, initialement, vous augmentez votre capacité à rémunérer vos fonds propres (la qualité de vos actifs ne dépend pas de votre structure de financement), puisque vous servez une moindre rémunération à la dette.

En contrepartie, nous l'avons vu  plus haut, comme vous augmentez les risques courus et par vos prêteurs, et par vos actionnaires, le taux exigé par vos créditeurs va augmenter, et la rémunération immédiate du capital exigée par vos actionnaires va augmenter aussi. Il en résulte que le coût de vos ressources augmente globalement: Miller et Modigliani ont montré que dans un marché des capitaux  "parfait", c'est à dire sans taxes, sans lois influant sur les choix des uns et des autres, et en toute transparence d'information entre prêteur et débiteur, alors la hausse de la prime de risque annulait les bénéfices de l'effet de levier.

Par conséquent, dans un tel marché parfait, il n'y aurait aucun intérêt, sans jeu de mot, à avoir recours au crédit pour augmenter la valeur de son capital investi.

Dans le monde réel, les distorsions opérées par l'état avantagent le crédit !

Mais alors, pourquoi est il à ce point fait appel au crédit par les entreprises, et plus encore par les banques ? Parce que le marché n'est jamais parfait, pour sûr. Mais qu'est-ce qui conduit à son imperfection ?

Certes, l'une des réponses pourrait être que les investisseurs prêts à prendre des risques en capital n' ont pas les poches infiniment profondes, et qu'au delà d'un certain niveau d'investissement, l'entrepreneur ne trouvera plus en face de lui que des gens préférant les rendements plus faibles du crédit, à l'insécurité du placement en capital. C'est exact.

L'on pourrait aussi envisager que le crédit est un moyen pour l'entrepreneur d'augmenter ses ressources sans partager le pouvoir avec d'autres actionnaires : cela peut jouer en faveur du crédit, indiscutablement.

Les impôts faussent le calcul économique, (1)

Mais la principale conclusion dérivant des travaux de Modigliani et Miller est que la structure de la fiscalité appliquée aux entreprises est le principal facteur d'encouragement à l'effet de levier.

En effet, dans pratiquement tous les pays du monde, l'impôt sur les société est prélevé sur un résultat brut, qui résulte de la valeur ajoutée créée par l'entreprise (ce qu'elle a vendu moins ses achats) à laquelle il faut enlever la dépréciation de ses actifs (les usines, les machines, et les brevets, en vieillissant, perdent de la valeur...), les coûts salariaux, certaines taxes autres que l'impôt sur les sociétés (en France, l'énorme Taxe Professionnelle...) et surtout,  les intérêts versés aux divers créanciers.

Nous nous trouvons donc, comptablement parlant, face à la situation suivante:

  •  
  • Les ressources financières des entreprises se composent du capital et de la dette, ces deux ressources exigent rémunération  
OR
  •  
  • La rémunération du créancier est déduite de la base de calcul de l'impôt sur les sociétés
MAIS
  •  
  • La rémunération de l'actionnaire, qu'il s'agisse de la part des bénéfices réinvestis dans l'entreprise, ou des dividendes versés aux actionnaires, ne l'est pas.
DONC
  •  
  • Il devient hautement rentable d'utiliser un effet de levier pour augmenter la rémunération du capital !

Ruben D. Cohen, économiste spécialiste des questions de structure de financement de l'entreprise au sein de la banque Citigroup, analyse dans ce très court papier pédagogique l'incidence de  cette disposition. Sa conclusion est sans appel :

  •  
  • En l'absence de taxes, il n'y a aucun bénéfice en terme de création de valeur, à augmenter l'effet de levier,  
  • En présence de taxes, l'exclusion des intérêts de la base taxable des entreprises permet  de créer de tels bénéfices, dès que l'on introduit ou que l'on augmente l'effet de levier.

Selon plusieurs exemples simples calculés par R. Cohen, l'effet du "bouclier fiscal" offert aux créanciers permet d'accroître le retour sur fonds propres. L'impôt sur les sociétés est donc, tel qu'il est conçu, une subvention aux créanciers payée par les actionnaires ! De là à dire que nos impôts sur les sociétés ont été conçus comme une subvention à l'activité de crédit des banques...

Il en résulte que la fiscalité des entreprises tend à favoriser l'augmentation du ratio Dettes/Fonds propres, donc des structures de financement plus risquées. Cela rend nos entreprises plus vulnérables aux aléas conjoncturels influant sur la disponibilité et le prix du crédit.

Et aujourd'hui, alors que les banques doivent limiter leur crédit pour éponger des pertes, cette vulnérabilité peut se payer très cher en terme d'emplois.

Les impôts faussent le calcul économique, (2)

Cette perception faussée par les taxes est encore agravée par les taux pratiqués dans certains pays, au premier rang desquels la France et les USA.  Dans ces deux pays, l'impôt sur les sociétés atteint respectivement 33,3% et 38%. Certes, le calcul de la base imposable n'est pas identique, mais dans les deux cas, un tel taux renforce de façon importante la distorsion fiscale entre intérêts et capital.

En France, la taxation après sortie de l'entreprise des capitaux subit encore des distorsions importantes: si vous possédez des contrats d'assurance vie, ils sont en partie détaxés, alors que ces fonds vont en priorité se reporter sur le financement de crédit plutôt que sur l'investissement en capital, d'une part parce que l'assurance vie est un placement où l'on recherche plutôt la sécurité, d'autre part parce que les règles légales appliquées aux assurances obligent ces dernières à appliquer un ratio de 0,7 seulement aux actions qu'elles achèteraient pour composer leur portefeuille de couverture (Source, C.Bebear, "ils vont tuer le capitalisme", chiffres 2002). 

Certes, les PEA bénéficient aussi d'exonérations. Mais l'investissement dans un PEA ne concerne guère les PME, ce qui revient à dire que l'investissement dans les PME subit une forte distorsion négative de la part de l'état. 

De plus, la possession de capital vous impose à l'ISF dès que vous êtes simplement aisé. Et si vous êtes entrepreneur, vous avez intérêt à ne pas accepter de nouveaux investisseurs qui feraient passer votre part du capital de l'entreprise en dessous de 25%: votre participation est imposable à l'ISF uniquement en dessous de ce seuil !

Bref, tant la structure de nos impôts, que celle de nos niches fiscales, et les lois encadrant les investisseurs institutionnels, tendent à favoriser artificiellement les structures de bilan comportant un fort pourcentage de dettes, donc à taux de levier plus élevé, donc à risque plus fort.

Les conséquences anti-sociales de notre structure fiscale

Nous avons vu qu'une augmentation du ratio D/F augmentait le risque de défaillances d'entreprises, entraînant une hausse des taux demandés par les prêteurs, et une hausse du rendement des fonds propres demandés par les actionnaires. Cette dernière exigence est souvent dépeinte par les adversaires du marché libre comme une contrainte anti-sociale forte pesant sur les salariés.

Loin de moi l'idée de dénier aux actionnaires le droit de mettre la pression sur le managerat de l'entreprise pour augmenter l'efficacité du capital investi. Mais il va de soi que plus l'exigence de rendement est élevée, plus les managers sont contraints de rechercher rapidement les coûts les plus bas, et plus brutales sont les adaptations, ce qui met plus de gens en difficulté que des transitions plus douces. La contrainte fiscale pesant sur les entreprises pousse donc les emplois existants vers plus d'instabilité. Si l'on considère que la recherche de l'efficacité économique ne doit pas se faire en plongeant sans filet les plus malchanceux dans des torrents de difficultés dont ils peineront à se sortir, alors force est de reconnaître que la fiscalité appliquée sur les entreprises, prétendument instrument de "justice sociale", se révèle là encore socialement parlant contre-productive.

Ce serait peu grave si en contrepartie, le contexte fiscal français rendait facile et désirable la création d'emplois nouveaux venant compenser le déclin de certaines entreprises existantes, ce qui suppose que rien ne vienne freiner la prise de risque de nouveaux entrepreneurs, ou d'investisseurs prêts à leur apporter leur concours.

Malheureusement, la plupart des français qui prennent la peine de s'informer savent que cela n'est pas le cas. Tout d'abord, ceux dont les revenus seraient suffisants pour former du capital disponible pour l'investissement direct dans des entreprises, et notamment dans des entreprises naissantes, se voient taxer une part importante de leurs revenus à cause d'impositions marginales élevées: ce qu'ils peuvent investir est réduit d'autant. En outre, malgré les récentes avancées liées aux modalités du bouclier fiscal, lequel prévoit qu'une part de l'ISF puisse être déduite de l'impôt si elle est investie dans les PME, l'ISF reste un repoussoir pour de nombreuses décisions d'investissement ou d'ouverture des capitaux des entreprises. D'ailleurs, en 2007, seuls 15066 contribuables (source: contribuables associés ) sur 527 000 redevables de l'ISF ont bénéficié du bouclier fiscal, preuve du caractère très marginal de ce bouclier...

Autrement dit, notre structure fiscale actuelle accroît la pression économique sur les emplois existants et rend plus difficile la création d'emplois nouveaux. Nous faisons toujours tout à l'envers...

Que faire ?

Résumer les nécessaires changements de politique économique à des modifications de notre structure fiscale serait bien sûr abusif. Mais il n'en reste pas moins que la façon dont nous taxons le capital de nos jours en France est contre productive, en ce sens qu'elle tend à réduire la formation de capital, donc notre richesse à terme. 

En ce qui concerne les entreprises non financières, j'ai déjà par le passé esquissé ce que pourraient être les grands principes d'une réforme fiscale majeure, en France tout du moins.

L'impôt sur les sociétés représentait en 2007 environ 52 Mds€, et la taxe professionnelle 24 Mds€, soit 76 Mds au total. En contrepartie, les "aides aux entreprises" représentaient 65 Mds. Certes, ce montant additionne joyeusement des subventions et des carottes fiscales, des aides aux entreprises publiques et des aides au privé. Mais si l'on admet qu'une part raisonnable de ces aides puisse être supprimée (par exemple, la moitié) sans autre difficulté que des réactions de mécontentement de certains lobbies, alors il serait possible de changer l'équation actuelle -- 76Mds d'impôt, 65 Mds d'aides -- en environ 45 Mds d'impôts et 33 Mds d'aides, ce qui permettrait de réduire l'IS tout en supprimant cette plaie que constitue la taxe professionnelle. Naturellement, un courage politique encore plus grand pourrait encore réduire la charge sur les entreprises.

Vous me direz que c'est juste un transfert comptable, la baisse du taux d'imposition étant compensée par celle des aides. Il faut bien se rendre compte que les bénéficiaires d'aides sont rarement des entreprises petites et très petites, que le coût de la chasse aux aides divertit des ressources importantes des vraies finalités de l'entreprise, que de nombreuses aides constituent des effets d'aubaine et sont en fait improductives. Bref, à solde égal, il est nettement préférable de privilégier des impôts faibles et des aides nulles, que des impôts élevés vaguement compensés par de nombreuses carottes pour les lobbies les mieux organisés. L'impôt élevé inhibe beaucoup plus l'investissement que l'espoir d'une aide n'y incite.

En outre, ré-inclure les intérêts versés aux créanciers dans la base taxable des entreprises, ce qui élargirait fortement son assiette, permettrait de faire baisser considérablement le taux d'imposition sur les sociétés, tout en rétablissant une certaine neutralité fiscale (ou du moins, une moins grande distorsion fiscale) entre entreprises fortement capitalisées et entreprises plus endettées. Ainsi, le choix des entrepreneurs entre capital et dette se rééquilibrerait-il en faveur de plus de capital... Sous réserve que la fiscalité en aval de l'entreprise n'amène pas d'autres distorsions, telles que celles produites par l'ISF. La réintégration des intérêts dans la base taxable de l'entreprise est défendue entre autres par Robert Hall et Alvin Rabushka, les premiers défenseurs des flat tax modernes.

Pour cela, il conviendrait que tant le capital que les intérêts, taxés à la source dans l'entreprise, ne fasse l'objet d'aucune nouvelle taxation, ni d'aucune niche fiscale, en sortie. A défaut, puisqu'aujourd'hui la CSG est prélevée sur tous les flux, qu'elle reste identique quel que soit le type de placement considéré, et surtout, qu'elle n'augmente pas...

A ce prix, les entreprises pourront améliorer leur rapport entre valeur créée et risques encourus.

En ce qui concerne les banques et les assurances, la réforme doit aller bien au delà des impératifs réglementaires et fiscaux. L'intégration des intérêts versés dans la base taxable paraît ici impossible à appliquer du jour au lendemain, car avec des taux d'endettement/fonds propres absolument stratosphériques, certaines banques seraient du jour au lendemain en faillite. En outre, l'emprunt est la matière première des banques. La surtaxer paraît aussi peu pertinent que de faire payer une surtaxe caoutchouc aux fabricants de pneumatiques. Pourtant, une vaste réflexion visant à recréer un système ou les banques n'ont pas d'incitation excessive à se financer par la dette est indispensable. Comme le dit l'un des meilleurs chroniqueurs économiques du Financial Times, John Kay

Une des conséquences des accords de Bâle en matière de prescriptions en capital pour les institutions financières est que nombre de ces institutions se sont prises à croire qu'il était trop frileux de détenir plus de fonds propres que ce que réclamait les règles. Les arguments financiers pour justifier cette position étaient superficiels: les surplus de capital réduisent le retour sur investissements des actionnaires...

(...)

Les banques seraient, normalement, effrayées à l'idée de prêter à quelqu'un dont les engagements seraient 50 fois plus élevés que l'actif net, mais elles se sont joyeusement prêtées de l'argent les unes aux autres sur ces bases – Jusqu'à ce qu'elles soient contraintes d'arrêter. Si vous voulez l'explication en une phrase de la crise, c'est celle là.

(...)

En affaires, le capital est ce que vous possédez pour vous protéger vous mêmes, vos clients et vos créanciers quand cela va mal. Dans les périodes fastes, vous pouvez peut être avoir l'impression que vous en avez trop et qu'il vous coûte trop cher. Mais dans les temps difficiles, vous n'en avez jamais assez.

(...)

Il est rassurant de voir que que l'économie financière et le bon sens populaire aboutissent aux mêmes conclusions. Les banques sont au bord du gouffre parce qu'elles n'avaient pas assez de capital pour supporter leurs business models actuels. Trop de capital dans une banque, cela n'existe pas.

Les règles comptables, prudentielles  et fiscales régissant les banques doivent leur permettre de se rapprocher de la plus grande neutralité en terme de financement entre capital et  dette, et donc leur permettre de réduire les risques inhérents à la  structure de leur passif. Je n'ai pas de proposition concrète à faire ici, faute de connaissance fine des spécificités de la  fiscalité bancaire. Mais je ne doute pas que d'autres aient réfléchi à la question et envisagé des solutions élégantes à ces problèmes.

La difficile question des banques centrales

En outre, il apparait  que les incitations bancaires favorisant la ressource financière "crédit" sur la ressource "capital" proviennent également, à certains moments, de la manipulation des taux à laquelle se livrent les banques centrales, qui ont ces dernières années, au vu des bulles d'actifs qui se sont formées, eu tendance à pratiquer des taux trop faibles par rapport aux risques réels de malinvestissement, et donc de correction à la baisse des cours de l'immobilier, ou des matières premières, ou d'autres valeurs.

Pour une banque centrale aussi, un taux de base doit couvrir le risque du non remboursement des lignes de crédits ouvertes. Si le premium exigé par la banque centrale est trop faible et ne reflète pas le risque réel qu'elle prend en ouvrant du crédit aux banques, alors elle fausse toute la perception des risques associés au crédit de l'ensemble de la chaîne des institutions financières. Mais, bien que cette hypothèse apparaisse raisonnable et soit exprimée par d'autres, je n'en ai pas trouvé de confirmation solidement étayée empiriquement.

Pour l'ensemble de ces raisons, les évolutions du système bancaire ne pourront pas n'être que fiscales. Mais il ne serait pas inutile de commencer par là, quelles que soient les autres évolutions envisageables du système monétaire international.

Le gouvernement à contresens

En poussant les banques à assouplir les conditions du crédit, par la voie de menaces inqualifiables, et sans la moindre considération pour les risques de marché actuels, le président de la république pousse à la fois les banques (qui doivent prélever un taux d'intérêt conforme au risque réellement encouru) et les entreprises à fragiliser leurs structures financières alors que la politique devrait plutôt chercher les moyens de leur permettre de se consolider --sans intervention du contribuable, donc sans recours à un "fonds souverain"-- pour leur redonner les moyens de leur développement.

En outre, il faudra bien que tôt ou tard, nos dirigeants se penchent sur les freins à l'injection de capital dans de nouvelles entreprises: taux marginaux d'imposition trop élevés obérant la formation de capital, désincitations à la prise de risques et à la croissance capitalistique via l'ISF, etc...

Notons d'ailleurs que si, à court terme, des mesures favorisant le recours au capital par les entreprises sont susceptibles de réduire la demande de crédit, à plus long terme, elles seront favorables à l'activité bancaire: avec plus de capital, en période faste, le recours à l'emprunt n'est que plus aisé.

Soutenir artificiellement le crédit ne fera que retarder la chute d'entreprises de toute façon trop faibles en trésorerie par rapport à leur niveau d'endettement. Autant admettre la crise à venir comme un fait acquis et donner à notre économie la chance de bâtir une croissance plus saine, fondée à la fois sur les entreprises qui auront résisté à la tourmente actuelle et sur de nouvelles entreprises qui amèneront des innovations profitables à tous, grâce à des politiques fiscales favorisant une saine accumulation de capital, seule vraie source d'enrichissement durable de l'ensemble de la société.

[Objectif Liberté]


15:41 Publié dans A la Une, Libéralisme et économie, Opinion(s) | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : bayrou, modem, capitalisme, crise, finance | | |  Facebook |

06/11/2008

Crise du capitalisme... ou de l'interventionnisme ?

[source]

04/11/2008

My name is Bond. Junk Bond...

Premières difficultés pour certains états sur les marchés obligataires

Ca y est, nous y voilà : selon le Financial Times, certains états, même très bien notés, comme l’Autriche et l’Espagne, toutes deux cotées AAA selon les agences de notation, commencent à  retarder leurs émissions d'emprunts obligataires, tirant sur leur trésorerie, car les conditions de taux actuelles ne leur sont pas favorables.

Ces pays, et plusieurs autres, vont donc tenter d’attendre que les taux longs baissent pour emprunter, ce qui va lourdement augmenter la demande de crédit des états l’an prochain. Peut-être cette baisse va-t-elle se produire, car après tout, l'époque est à la volatilité, mais rien n'est moins sûr.

En effet, les pays qui retardent leurs émissions devront tôt ou tard s'y mettre. Et, toujours selon le FT, il faut donc s’attendre à ce que les émissions de tranches obligataires des pays européens augmentent de 30% en 2009. Pour la zone Euro, ce seront 925 milliards d’Euros qui devront être trouvés.

Loi de l'offre et de la demande appliquée au crédit

Une augmentation aussi soudaine des taux d’intérêts demandés à certains états s’explique aisément : d’une part, les plans Paulson 1 (sauvetage de Fannie Mae et Freddie Mac) et 2 (Sauvetage des banques) vont augmenter la dette négociable du trésor US d’environ 1500 milliards de dollars, à partir du niveau actuel de l’ordre de 5000 milliards : une hausse aussi soudaine de l’encours de crédit de 30%  de la première puissance économique mondiale est tout à fait exceptionnelle.

Les différents plans de sauvetage annoncés par les états Européens vis-à-vis de leurs banques auront le même effet : l’assouplissement "temporaire" (que j’adore la douce ironie de ce mot dans la bouche des politiciens…) des critères de Maastricht annoncé par Bruxelles va permettre aux mauvais dirigeants de céder à toutes les démagogies, à tous les lobbies, pour arroser tous les demandeurs de plan de soutien et de sauvetage. Difficile de dire non aux chômeurs ou aux agriculteurs, pour ne citer qu'eux, quand on a largement ouvert sa bourse aux banquiers... Là encore, la demande de crédit par les états va augmenter.

L’Amérique latine ne s’en tirera pas mieux. L'Asie non plus.

Par conséquent, la compétition des états endettés pour attirer les faveurs des détenteurs de capitaux va être plus rude. Et le phénomène que j’anticipais en Août est en train de se produire : cette compétition rend les prêteurs plus sélectifs et tend à remonter la "prime de risque" demandée aux emprunteurs considérés comme un peu moins fiables que les meilleurs.

Même si l’on a pu croire pendant un court laps de temps que la perte de confiance des investisseurs dans l’économie privée allait charrier des tombereaux d’argent vers les emprunts d’état, autorisant les trésors publics des grands états à emprunter pour presque rien depuis le mois de septembre, la tendance est en train de se retourner. La crise a permis aux états drogués à la dette de s’offrir en septembre un énorme shoot d’héroïne, pardon, de crédit, à bon compte, mais la fête semble finie. Certes, les bons américains à très court terme (1 à 3 mois) restent diffusés à des prix incroyablement bas (source: Jp Chevallier), mais les taux longs US à 10 ans remontent à près de 4%. La tendance des prochains jours devra être suivie avec... intérêt, bien sûr.

Or, dans le même temps, les investisseurs institutionnels – Banques et assurances --  qui sont la principale clientèle des obligations d’état, sont obligés d’opérer un vaste mouvement de diminution de leur effet de levier, ou "deleveraging". Cela veut dire qu’en ces temps où elles se rendent comptent que des actifs qu’elles ont financé avec leurs fonds, en grande partie empruntés, ont perdu de la valeur, elles doivent d’urgence couvrir des pertes, et donc remonter leur niveau de fonds propres pour pouvoir prêter avec une plus grande sécurité.

Il est donc prévisible que les sommes d’argent susceptibles d’être prêtées aux états vont diminuer.

Demande en hausse brutale, offre en baisse non moins sensible : les taux exigés par les prêteurs vont augmenter. Et sans doute pas qu’un peu.

Prêtez l'oreille ! Oui, mais avec intérêt...

Concrètement, cela veut dire que lorsqu’une "vieille" tranche d'emprunt d’état va arriver à échéance, l’état débiteur, s’il ne réduit pas sa dette par une politique d’excédents budgétaires, devra la remplacer par un nouvel emprunt au moins équivalent qui risque de lui coûter plus cher, voire beaucoup plus cher. Pire encore, s’il accroît ses déficits, les nouvelles tranches émises seront  plus importante que celles arrivant à maturité: tout déficit ne peut être financé que par de nouveaux emprunts. L’intérêt qu’elles feront donc supporter aux contribuables n’en sera que plus élevé.

De fait, les intérêts payés par les états les moins bien jugés par les investisseurs vont fortement augmenter. En France, ces intérêts représentent déjà plus de 44 milliards d’Euros au budget, presque autant que le produit de l’impôt sur le revenu (#56 Mds). Si la France venait à être considérée comme un état plus risqué que d’autres, la barre des 50 milliards, voire des 60 milliards, serait rapidement enfoncée. Or, la persistance de nos déficits publics n’est pas de nature à rassurer les prêteurs, même s’il l’on peut toujours se consoler en disant que l’Italie et la Hongrie sont en plus mauvaise forme que nous. Que les autrichiens ou les espagnols, aux fondamentaux budgétaires autrement plus sains que les nôtres, en soient réduits à espérer une baisse des taux consentis par les prêteurs, ne laisse rien présager de bon pour nous.

Et d'ores et déjà, il semblerait que les investisseurs pénalisent les mauvais états comme la France et l'Italie par rapport à l'Allemagne. Toujours selon JP Chevallier, les écarts de taux ("spreads") entre pays de la zone Euro augmentent de plus en plus: les investisseurs réclament une prime de 30% pour acheter de l'obligation italienne par rapport à du bon allemand, et la surprime réclamée à la France est de 10%. En clair, si un investisseur demande 4% aux allemands, il demandera 4,4% aux Français. Surtout, l'accélération des courbes est inhabituelle (voir courbes) et laisse craindre une dégradation rapide de la confiance des investisseurs envers les pays les moins bien considérés.

Conséquences pour les entreprises

Les effets de cette hausse, si elle se confirme, pourraient être graves, bien au-delà des conséquences budgétaires ou fiscales.

L’augmentation de la demande de crédit par les états, rapportée à la contraction de l’offre, va assécher le crédit disponible pour les entreprises, c’est ce que l’on appelle l’effet d’éviction, et pousser à la hausse les taux demandés aux entreprises. C’est inéluctable, et les annonces de "plan de soutien au crédit pour les PME" de l’Etat via les banques n’y changeront absolument rien. L’état ne pourra prêter aux banques que l’argent qu’il aura lui-même emprunté sans doute plus cher qu’actuellement. Les entreprises qui auront besoin de crédit devront le payer plus cher quoiqu’il arrive.

Or, la comptabilité des entreprises, est ainsi faite que la valeur des ressources (le passif de l’entreprise) dont elle dispose doit être égale à la valeur de ses actifs  (également appelés emplois, au sens de ce à quoi les ressources sont employées) à un instant donné. Les ressources de l’entreprise sont égales à la somme de ses fonds propres (capital accumulé par l’entreprise depuis sa création) et de ses dettes (cf. image ci dessous). Si une entreprise qui doit rembourser une partie de ses emprunts ne peut pas réemprunter la somme équivalente, parce que le taux est trop élevé, ou la banque plus prudente, alors ses ressources diminuent.

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Colonne de gauche: l'actif - De droite : les ressources

 

L'entreprise a donc trois options pour faire face au remboursement de sa dette, synonyme de diminution de ses ressources :

(A) Soit, parce qu’elle gagne beaucoup d’argent, elle le thésaurise, augmentant ainsi ses fonds propres. Mais on voit mal pourquoi une entreprise très profitable serait celle qui aurait le plus de mal à emprunter. Ce cas de figure sera donc minoritaire et n’est cité que pour mémoire.

(B) Soit, parce qu’elle inspire encore confiance à des investisseurs, elle peut augmenter son capital en trouvant des investisseurs providentiels ou en lançant des souscriptions : la perte d'une ressource "crédit" est alors compensée par le gain d'une ressource en "fonds propres". 

(C) Soit elle n’y arrive pas, et elle doit se délester de ses actifs : soit en pompant sur sa trésorerie, mais celle-ci n’est certainement pas florissante en ces temps de carnets de commandes plats; soit en vendant des participations financières, mais les PME en ont très peu; Soit en réduisant drastiquement ses autres sorties d’argent, ce qui signifie généralement des licenciements, sous réserve que l'entreprise puisse payer les indemnités afférentes. Si, par malheur, aucune de ces décisions ne suffit à rétablir l’équilibre financier de l’entreprise, celle-ci doit alors déposer le bilan, ce qui peut aboutir, dans le pire des cas, à la cessation définitive de son activité.

Naturellement, la solution B est infiniment supérieure à la solution C. Mais la politique gouvernementale actuelle peut elle permettre de faciliter cette option ? Hélas, non.

Annonces du gouvernement: aux antipodes du souhaitable

Vous l’avez compris : les annonces actuelles du gouvernement, visent essentiellement à subventionner  l’accès au crédit. Or, le prix du crédit sera de toute façon poussé à la hausse par les gouvernements eux-mêmes, du fait de leur impéritie budgétaire, et par le deleveraging bancaire.

Et ce n'est pas l'annonce, faite jeudi dernier, que les préfets superviseront au niveau local les banques pour vérifier que les fonds et les garanties de l'état servent bien à octroyer des prêts, qui pourront rassurer les agents économiques. En effet, forcer les banques à accorder des prêts à des entreprises que les conditions de marché rendent  moins solvables revient à placer une nouvelle bombes à retardement dans le bilan des institutions financières, qui, après l’éclatement de la bulle des subprimes, n’ont vraiment pas besoin de cela.

Ajoutons que les déclarations récentes de M. Sarkozy, qui confiera aux préfets la charge de sélectionner avec les banques quelles entreprises méritent d'être sauvées et lesquelles ne le méritent pas, tout en incitant son nouveau "médiateur du crédit" à lancer des campagnes de délation dans la presse envers les banques qui feraient leur métier avec la prudence nécessaire, sont tout simplement vénéneuses. Le lobbying, les copinages, les malversations iront bon train dans les préfectures, alors que les banques sous pression risquent d'accorder à contresens de l'économie des prêts trop risqués. Dans ces conditions, l'affectation des ressources bancaires ne sera certainement pas optimale... Et les défauts de paiement seront in fine couverts par les contribuables. Au delà de l'inquiétante dérive autoritaire de notre président, déjà évoquée ici, le gouvernement n'a visiblement pas compris la leçon des subprimes: socialiser les pertes des agents économiques privés les rend dangereusement imprudents et prépare le terrain de nouvelles crises.

La logique du gouvernement est de tenter de sauver des emplois existants en abaissant artificiellement le coût du crédit: cette stratégie ne sauvera que très marginalement des emplois, se retournera  contre tous les contribuables, et au final aggravera la récession qui s'annonce. Aucune politique de subvention aux entreprises en difficultés menées par le passé, quelle qu'en ait été la forme ou les entreprises cible, n'a donné de bon résultat. Celle ci n'est pas promise à un meilleur sort.

Kapital !

Lorsque le crédit est voué à être cher de façon inéluctable,  c’est l’accès au capital qu’il faut favoriser, que ce soit en faveur des entreprises existantes que des entreprises en gestation. Pour cela, il faut que les agents économiques  retrouvent  non seulement la confiance, mais aussi une incitation bien plus grande à former du capital. Des évolutions absolument drastiques de notre fiscalité sont nécessaires, lesquelles supposent des baisses tout aussi massives de nos dépenses publiques.

Un rééquilibrage des bilans des entreprises – et des banques -- en faveur de plus de capital et de moins de dettes aurait en outre des effets vertueux considérables sur l’économie. Attention, je ne sous estime pas le rôle et l'importance du crédit dans le financement des entreprises. Mais sans formation de capital suffisante, augmenter son endettement au delà de certaines proportions se révèle très risqué.

Les mesures nécessaires pour parvenir à réamorcer la pompe du capital seront évoquées dans une prochaine note dans les jours à venir, pour tenir celle ci dans des dimensions acceptables. Vous vous doutez que la création d'un "Fond Souverain" public chargé de prendre des participations dans des entreprises dont des bureaucrates décideront lesquelles sont "stratégiques" ne suscite pas de ma part le moindre enthousiasme. Soupir...

Mais même si je laisse les solutions pour plus tard, je n’en ai pas fini avec les difficultés qui nous attendent.

Conséquences pour l'état : « effet ciseau »

Revenons à l’état et aux collectivités locales. Les entreprises risquent de passer par des moments difficiles: les rentrées fiscales afférentes (TVA, mais surtout IS et Taxe professionnelle) vont être moins élevées que prévu, touchant les caisses de l'état et des intercommunalités. La baisse du nombre de transactions immobilières et de leurs montant va lourdement obérer les budgets des conseils généraux, dépendants des droits de mutation. 

Bref, l'ensemble de la sphère publique va voir ses recettes au mieux stagner, plus vraisemblablement diminuer. Or, la crise fera grandir la demande de prestations d'assistance sociale. Nous avons vu qu'après avoir arrosé les banques, les pouvoirs publics ne pourront pas résister aisément à la pression politique vis à vis de ces demandes.

Hausse des dépenses, baisse des recettes: c'est la hantise de tous les trésoriers publics, l'effet "ciseau", que la Suède a connu entre 1990 et 1993, l'acculant à une sévère dévaluation de sa devise, la couronne.

De nombreuses collectivités locales ont réagi en proposant des hausses importantes d'impôts locaux. Or, mes lecteurs le savent, les impôts locaux ont la désagréable caractéristique, dans ce pays, d'être régressifs: cette hausse touchera avant tout les classes moyennes-basses.

L'état, lui, aura le choix entre augmenter les impôts, ce qui tuera encore plus rapidement tout mouvement de reprise, soit la fuite en avant dans l'endettement, par le biais des déficits, dont nous avons vu plus haut quels seraient les effets délétères sur les taux d'intérêts qu'il devrait payer à ses créanciers.

My name is Bond. Junk Bond...

Or, la crise actuelle n'est pas la seule bombe budgétaire qui menace l'état. Dans ce rapport (PDF) de 2005 (antérieur à la débâcle, donc), Standard and Poor's, notant que les déficits sociaux liés à l'âge de la population n'étaient pas correctement anticipés par les gouvernements de plusieurs pays, prévoyait que la notation des principales signatures publiques risquerait fort d'être dégradée entre 2010 et 2020. Et la France, malheureusement, était en tête de liste des prévisions de dégradation.

Le graphique ci dessous, tiré de ce rapport de S&P's, montre comment la notation de l'état Français pourrait être dégradée dans les années à venir, si l'état ne faisait rien pour corriger le tir : 

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Dettes de la France: bientôt des junk bonds ?

Selon la courbe, la note de la France risquait une dégradation légère à partir de 2010, pour atteindre des rivages critiques vers 2020: sa dette deviendrait alors une obligation pourrie, en anglais, junk bond.

Or, la crise actuelle rend plus que probable une accélération cette dégradation, sauf changement radical de cap politique. D'ailleurs, même si les agences de notation subissaient des pressions pour ne pas dégrader ces notes, les investisseurs ne s'y tromperaient pas: en demandant des écarts de taux ("spreads") de plus en plus élevés pour des pays comme la France ou l'Italie par rapport à l'Allemagne, comme nous l'avons vu plus haut, ils ont déjà anticipé le début de la glissade.

La situation est plus que grave: si l'état ne prend pas rapidement des mesures drastiques pour éliminer ses déficits, elle pourrait devenir désespérée. En combien de temps ? C'est une bonne question, mais tout porte à croire qu'il ne nous en reste pas beaucoup pour réagir.

Le jour où la France fera faillite ?

Rappelons ce que signifierait une dégradation de la notation Française: dans un premier temps, les taux d'intérêts demandés à la France augmenteraient dans des proportions d'abord soutenues, puis, si aucune réforme drastique ne pouvait être engagée, vertigineuses.

Puis arriverait un jour ou les règles prudentielles imposées par les états aux établissements financiers se retourneraient contre eux: au dessous de certains seuils, BBB+ ou BBB, un nombre croissant d'investisseurs n'auraient plus le droit de prêter à la France. Nous n'arriverions alors plus à placer nos émissions obligataires sur les marchés financiers. Or, notre état dépense chaque année à peu près 16% de plus que ce qu'il encaisse ! L'état Français serait donc alors de facto en cessation de paiement. Je vous renvoie à la seconde partie de cette ancienne note évoquant un livre de feu Philippe Jaffré, ancien directeur du trésor, pour saisir les conséquences tragiques d'un tel événement.

Y at-t-il des raisons d'espérer ?

Le pire est il certain ? Comme je l'ai dit par ailleurs, je souhaite vivement me tromper, et pouvoir être ridiculisé par les lecteurs. D'ailleurs, selon Gary Becker, prix Nobel 1992, cité par Bryan Caplan, si les dirigeants n'écoutent jamais les Cassandre et les Nouriel Roubini de l'économie, c'est parce que dans 95% des cas, ils ont raison de ne pas les écouter: les prévisions catastrophistes sont presque toujours démenties ! Presque. Espérons que celles ci fassent partie du lot commun.

De fait, des raisons d'espérer existent encore: l'Italie, la Hongrie, pourraient tomber avant nous, nous forçant à réagir. Barack Obama, s'il est élu ce soir, peut se révéler nettement moins socialiste que son programme ne l'indique, et se montrer plus proche d'un Bill Clinton que d'un Franklin D. Roosevelt, permettant aux USA de s'en sortir vite et de tirer l'économie mondiale vers le haut. Il pourrait abandonner ses postures protectionnistes électoralistes, ayant compris l'impact désastreux des lois protectionnistes promulguées par H. Hoover en 1930. Voire même ne pas promulguer toutes les hausses d'impôts qu'il a envisagées. Mais rien n'est moins sûr.

Flyingvache D'autre part, si le coût du crédit augmente trop, et si les mécanismes de marché ne sont pas contrariés par quelque intervention étatique mal conçue, la demande de crédit risque de se raréfier, obligeant les banques à baisser leurs taux, dans un classique mouvement de rééquilibrage de l'offre et de la demande... mais dans un environnement économique fragilisé, ce qui laisse entière la question de l'accès amélioré au capital pour les entreprises.

Les agents économiques peuvent retrouver la confiance si les banques prouvent que le spectre des faillites s'éloigne... Malgré l'omniprésence de l'incurie étatique à tous les stades de la prise de décision.

Et les vaches peuvent voler aussi.

L'on peut également envisager d'autres scénarios aussi noirs que celui que j'ai longuement développé. Par exemple, il est imaginable que les états européens, face aux abysses financières nées de leurs impérities, envisagent leur "auto-sauvetage" massif  par une reprise en mains de la BCE, pour la forcer à créer de l'inflation excédentaire: l'extinction de la dette par l'inflation a toujours été, hélas, l'échappatoire des états mal gérés. Ce n'est qu'une hypothèse, bien sûr. Dans ce cas, vos économies, votre épargne fondraient, et tous ceux qui auraient prêté de l'argent aux états seraient spoliés. Devant l'incertitude ainsi créée, les agents économiques retarderaient nombre de projets potentiellement créateurs de valeur, puisque cette valeur serait de toute façon éphémère. Bref, un tel "sauvetage" par l'inflation nous appauvrirait considérablement, et ne ferait que reporter sur des millions de chômeurs supplémentaires les problèmes de fins de mois difficiles des trésoriers publics. Mais pour l'instant, le statut de la BCE, qui ne peut être modifié qu'à l'unanimité des états membres, interdit ce comportement. Il faut s'attendre à des assauts violents contre la règle de l'unanimité dans les prochains mois...

Fort heureusement, d'autres politiques peuvent nous préserver de tels embarras. Plutôt d'attendre que le ciel ne nous tombe sur la tête, ou que des états mieux gérés que la France ne nous montrent la voie à suivre, nous devrions nous attacher à prendre des  bonnes décisions dès à présent. Il n'est pas trop tard.

[Objectif Liberté]

27/10/2008

Réguler ou faillir

409597.jpgLa tempête financière est en train, espérons-le, de s'apaiser. Il est donc temps de se prémunir contre le retour éventuel d'événements aussi graves. On dénonce ici ou là les méfaits du capitalisme financier. Comme s'il suffisait de les expurger pour retrouver les vertus d'un capitalisme pur, d'un capitalisme d'entrepreneurs. Cette condamnation n'a guère de sens : la distinction entre économie réelle et économie financière est commode mais infondée. Le capitalisme est un tout, un système indivisible.

Sans doute faut-il rappeler deux vérités solidement établies. La première est que plus une économie est développée, plus est importante sa dimension financière. Pour simplifier, loin d'être séparables, banque et industrie vont de pair. Pour une raison assez claire : une économie développée utilise beaucoup de capital et croît au rythme de ses innovations, c'est-à-dire de ses prises de risques. Or il revient au financier de faire se rencontrer épargne et investissement, de sélectionner les risques, d'en assurer la division et, ce faisant, d'apporter aux entrepreneurs les ressources nécessaires. Cette fonction est irremplaçable.

La seconde vérité découle de l'expérience historique comme du raisonnement. Tout système financier laissé à lui-même finit par faire faillite. La morale est ici superflue. Qualifier de « cupidité » ou « d'appât du gain » le désir d'enrichissement qui est le moteur de la vie économique ne fait pas avancer la réflexion d'un iota. Le système financier est exposé à la tentation permanente du dérapage parce que l'encaissement des intérêts, déclenché par la prise de risques, précède dans le temps l'éventuel sinistre. La recette vient avant la dépense et ce mouvement a été poussé à l'extrême par la technique dite de « titrisation des crédits ». L'imprudence est rémunératrice, du moins à court terme.

Ainsi apparaît la contradiction centrale : une économie moderne ne peut se passer d'un système financier qui constitue à la fois une courroie de croissance et un danger mortel. Que le système financier soit public ou privé ne change rien à l'affaire : l'histoire abonde en exemples où la prise de risques influencée par des critères politiques s'est révélée aussi catastrophique que celle inspirée par la recherche du profit le plus rapide. En un mot, le système financier ne doit être ni supprimé, ni nationalisé, ni moralisé (le mot est impropre) mais régulé. J'entends que la prise de risques doit y être mise sous contrôle par une autorité indépendante, dont la mission serait d'empêcher toute destruction systémique.

Cette nécessité est d'autant plus forte que la finance est aujourd'hui mondialisée. Cause et conséquence de la globalisation de l'économie, le système financier couvre toute la planète et ses principaux acteurs sont mondiaux. Où que se produise un accident majeur, ses dommages s'étendront partout. Si rien n'est fait après la crise actuelle (ce qui paraît hélas possible) la prochaine sera inéluctable et, plus violente encore, emportera des défenses trop faibles.

Comment s'y prendre ? La tâche est d'abord conceptuelle. Elle est immense. Traduire en règles opératoires des principes généraux d'exhaustivité (toute institution accumulatrice de risques doit être régulée), de transparence (tout portefeuille risqué doit être publié), de validité des appréciations (toute agence de notation doit faire approuver ses méthodes), de robustesse des normes comptables, de protection de la solvabilité et de la liquidité du système, de division des risques, ce travail considérable nécessitera du temps et beaucoup d'expertise. Ce n'est pas avec un sommet de chefs d'Etat et deux rencontres des ministres des Finances qu'il sera accompli.

Nous avons cruellement besoin d'une agence mondiale de conception hors de laquelle rien de très utile ne se fera. Aujourd'hui, elle n'existe pas. Comment parler d'une régulation mondiale que personne n'a la responsabilité de dessiner ? Confier ce rôle au FMI, qui n'a plus aujourd'hui de fonction réelle et où se retrouvent tous les pays du monde développé ou émergent, serait une bonne idée.

Etablir des normes acceptées par tous n'est qu'une première étape. Ensuite, faut-il que leur bonne application soit contrôlée par des gendarmes, je veux dire des régulateurs. L'activité financière du monde, liée à son niveau de développement économique, est concentrée sans doute à plus des trois-quarts aux Etats-Unis et en Europe. Le régulateur américain existe mais son emprise sur la finance américaine est, comme la crise du « subprime » l'a montré, très imparfaite. Non pour des raisons accidentelles : le libre marché y a développé ses excès à l'abri d'une solide protection idéologique contre l'idée même de réglementation. Mettre un terme à ce désordre central suppose un dialogue sans concession entre le concepteur mondial des normes (donc le FMI), le régulateur américain et son collègue européen.

Or ce dernier n'existe pas. Plus exactement, il s'incarne en autant d'avatars que d'Etats souverains, soit vingt-sept pour les seuls pays de l'Union européenne. Aucune autorité ne les réunit sous son égide, mais un vague semblant de coordination qui s'arrête devant la barrière étroite d'un nationalisme de place. Croit-on qu'une régulation aussi émiettée puisse être efficace ? Croit-on que l'on puisse négocier à vingt-sept avec l'Amérique ? D'où la deuxième proposition : il est urgent de créer un régulateur européen central si l'on veut équilibrer le dialogue transatlantique et donc le marché lui-même.

Fabrication de normes, contrôle de leur application, ces deux premiers volets n'épuisent pas le sujet. Que faire si, en dépit de ces précautions, les fondations du système financier sont ébranlées par quelque accident ? La fourniture de liquidités par les banques centrales n'est pas suffisante, on l'a vu, à combattre la méfiance. En dernier recours, seule la signature publique peut faire revenir une confiance disparue. Ce qui pose inévitablement la question du rapport de taille entre des institutions financières de plus en plus grandes et internationalisées et leur Etat d'origine, éventuellement modeste, qui est aujourd'hui le seul garant de leur pérennité.

Ici encore, il faut mutualiser ressources et signatures au niveau européen. Je pense nécessaire, troisième proposition, la création d'un fonds d'intervention placé sous l'autorité du régulateur central, alimenté par une cotisation perçue sur tous les acteurs de la sphère financière et abondé, en cas de besoin, par la puissance publique.

Quel gâchis ce fut de voir l'Europe trop longtemps désunie et désemparée dans la crise, malgré sa monnaie commune. Conception de normes, contrôle de leur intégrité, sanction de leur irrespect, moyens de l'intervention publique, aucune régulation sérieuse du capitalisme financier n'est envisageable si ces différents chapitres ne sont pas convenablement écrits. Il est temps de s'y mettre.

[source]

 

08/06/2007

Libéralisme et capitalisme

Pour dépasser une confusion préjudiciable au débat politique en France.

L’identification fautive du libéralisme et du capitalisme pousse le débat politique français dans une impasse. Le quiproquo est d’autant plus inextricable que la confusion est entretenue aussi bien par les défenseurs du libéralisme que par ses ennemis. Or, il n’y a finalement pas grand rapport entre cette philosophie générale de la vie en société qu’est le libéralisme, dont les retombées irriguent également les domaines économique, social et politique, et ce régime économique moderne de l’entreprise et de la production de richesses qu’est le capitalisme, susceptible d’être lui-même plus ou moins libéral d’ailleurs. Au mieux, leur intersection est limitée, sans recoupement, au domaine économique. D’où l’épuisement des libéraux (doctrinaires ou politiques) dans un combat sisyphien de défense des intérêts particuliers des patrons, du syndicalisme patronal et des grandes entreprises qui n’est pas le leur et les empêche par avance de pouvoir capter la sympathie réelle de larges couches de la société civile. D’où le refus de la gauche d’avancer résolument vers des solutions qui pourraient ressembler à des concessions idéologiques à l’égard du patronat et du pouvoir économique installé.

Pourtant la distinction entre libéralisme et capitalisme est une clé. Elle permet de comprendre la plupart des positions très peu libérales des organisations professionnelles et du monde patronal en général, dans lesquels se retrouve la vaste majorité des entreprises existantes : pour les subventions, pour les niches fiscales, pour le protectionnisme, rebaptisé depuis peu patriotisme économique ; contre les « class actions » et en général contre « l’excès » de réglementation protectrice des consommateurs (qui vise pourtant à compenser dans la plus pure ligne du droit civil des contrats l’asymétrie d’information entre les particuliers et les professionnels), contre le droit de la concurrence etc. D’une manière générale, d’un point de vue libéral, les chefs d’entreprises, individuellement ou coalisés, en France ou ailleurs, tiennent un discours opportuniste, traduisant le point de vue exclusif du producteur, par principe favorable aux libertés qui l’arrangent et défavorable aux libertés qui le dérangent. Incohérence doctrinale logique et inhérente à la position d’hommes d’affaires ayant des intérêts importants et multiples à défendre à court terme, parfois semblables, parfois divergents, parfois même contradictoires.

Le meilleur exemple de cette incohérence doctrinale, tiré de l’actualité, est la position des grands groupes franco-européens vis-à-vis des offres publiques d’achat (c’est-à-dire une des opportunités les plus solidement établies du marché financier) comme Suez, Arcelor ou Danone : pour le rachat d’Electrabel par Suez et contre son opéabilité par Enel, pour l’OPA d’Arcelor sur Dofasco et contre l’OPA de Mittal sur Arcelor et contre toute OPA en ce qui concerne Danone. La même incohérence est observable aux Etats-Unis lorsqu’une société pétrolière de petite taille est « menacée » d’être rachetée par une entreprise chinoise, lorsque des fonds d’Arabie Saoudite sont sur le point d’opéer une société détentrice de ports américains, ou lorsque le péril nippon menaçait. Ce discours de circonstance purement patronal et de défense d’intérêts acquis, anti-libéral à la lettre, est bien la preuve que le discours capitaliste, opportuniste selon les circonstances et les positionnements ne peut se confondre avec l’expression d’une doctrine libérale ancrée sur le respect des règles de marché, par définition contestataire à l’égard de la fortune installée, favorable au nouvel entrant et au nouveau venu. De la même façon, on considère trop souvent une politique américaine « probusiness » comme libérale alors qu’elle est simplement « pro-capitaliste », faisant primer l’intérêt des producteurs américains installés sur celui des consommateurs américains et a fortiori étrangers, à rebours de la perspective libérale qui subordonne logiquement l’intérêt du producteur à celui du consommateur dans la coopération sociale. Les économistes libéraux comme Adam Smith ou Bastiat, loin d’identifier libéralisme et discours patronal, industrialiste ou capitaliste, comme on le fait si souvent aujourd’hui dans une défense brouillonne, n’avaient aucun doute sur l’existence d’une contradiction fondamentale et insurmontable entre l’intérêt des chefs d’entreprises et la liberté économique symbolisée par la libre concurrence, qui bénéficie en réalité au consommateur final en augmentant sa liberté de choix.

Le libéralisme une philosophie politique générale de limitation du pouvoir par le pouvoir

La philosophie libérale prise en son sens le plus général est une philosophie originellement de gauche qui domina dans le premier temps l’esprit de la révolution française : refus de l’arbitraire du Prince et du favoritisme à remplacer par des lois générales s’imposant à tous sans exception (« rule of law » dans l’univers anglo-saxon), abolition des privilèges, contestation de l’excès de pouvoir, le libéralisme est une philosophie de partage du pouvoir et de revendication de justice égale pour tous, une philosophie méritocratique qui aspire à substituer le talent vérifiable à l’héritage du rang par le sang comme facteur de promotion sociale, à ouvrir les fenêtres de la société pour faire de la place à ceux qui n’ont pas pignon sur rue, à faire droit à l’initiative individuelle et à la récompenser. Elle accorde une place essentielle à la notion de responsabilité individuelle (qu’il s’agisse de personne physique ou morale) qu’elle considère comme le principal facteur d’harmonisation de l’intérêt individuel avec l’intérêt général, de l’autorégulation et de la dynamique sociales, et qu’elle définit techniquement comme le fait d’avoir à éprouver, de ne pas être empêché d’éprouver, positivement ou négativement, les conséquences de ses actes. On le constate en passant, par rapport à une image contemporaine systématiquement déformante, le libéralisme n’est donc ni originairement droitier, ni principalement économique.

Elle s’exprime de manière cohérente sur les plans politique, par les « checks and balances » mis en œuvre par la constitution américaine qui a, elle, pris Montesquieu au sérieux (contrôles et contrepouvoirs ou séparation des pouvoirs propre à la démocratie parlementaire, élection à intervalle régulier des dirigeants), économique par le « laissez-faire laissez passer » physiocratique (liberté du commerce et de l’industrie et libre échange) et social, par la « libre association » des hommes (syndicalisme, mutualisme, confessionnalisme, associationnisme) pour les fins les plus diverses qui sont les leurs, sans privilège ni monopole, chaque association devant faire la preuve par ses adhésions et ses cotisations, les dons et les legs qu’elle reçoit, de son utilité sociale et de sa capacité à perdurer. La dimension sociale du libéralisme (qui a également pu être celle du capitalisme) ne doit en effet pas être oubliée, même si elle est la moins connue ou la plus oubliée, puisque c’est à l’auto-organisation sociale, souvent patronale, parfois ouvrière, que l’on doit attribuer tous les développements de la protection sociale au 19 ème et 20 ème siècle auxquels la gauche marxiste s’opposait alors violemment puisque ces réformes retardaient d’autant le Grand Soir. Elle est aujourd’hui encore la plus prometteuse. Bien sûr, ces « mots d’ordre » du libéralisme dans toutes ses dimensions, sont à prendre comme des expressions de tendances dans un environnement donné et non comme des modes d’emploi absolus à prendre ou à laisser, ou bien à appliquer sans réflexion et sans nuance du jour au lendemain dans n’importe quel contexte. La simplicité des slogans du libéralisme ne peut en effet en aucun cas dispenser les libéraux de réfléchir aux stratégies politiques adaptées aux contextes spécifiques, dont dépend in fine la réussite des réformes « libérales » ou a fortiori laisser penser que les libéraux d’aujourd’hui, tels les révolutionnaires d’hier, disposent des recettes toutes faites et d’emploi universel de la réforme politique économique et sociale. La qualité éventuelle du contenu ne préjuge pas du succès de la méthode.

Cette philosophie politique générale est en principe celle qui est la plus à même de répondre aux légitimes appétits et intérêts des nouveaux venus dans la société civile, dans la vie économique et politique, qu’il s’agisse des jeunes à chaque génération, des étrangers de passage, des immigrés ou de ceux que les circonstances de la vie ont pu un moment marginaliser. Dans la crise actuelle du modèle français, au lieu de servir de bouc émissaire facile, propice à l’inaction et finalement au défaitisme, elle devrait faire l’objet d’un consensus général tant elle fournit de clés méthodologiques et de ressources possibles pour débloquer les impasses.

Par quel aveuglement généralisé notre pays et son « opinion élitaire » en est-elle venue à vouer aux gémonies la planche de salut et la solution de bon sens pour ceux-là mêmes qu’elle prétend s’acharner à défendre ? Au rejet du vivier des meilleurs remèdes, de la créativité sociale et politique par l’application conséquente du principe de subsidiarité et l’expérimentation de « variantes institutionnelles » alors même que le blocage d’un système centralisé et la crise des structures existantes sont devenus patents ? L’histoire intellectuelle et sociale en rend compte, par le virage du socialisme français vers le marxisme en particulier et le socialisme réel, rejetant autogestion, décentralisation et négligeant le champ expérimental de l’économie sociale. Mais la confusion intellectuelle entre libéralisme et capitalisme et le nœud intellectuel qui en résulte, des deux côtés de l’échiquier politique et social, doctrinalement bloquante, y jouent peut-être un plus grand rôle encore que l’idéologisation des problématiques sociales ou « l’égoïsme collectif » des nouvelles corporations.

Le capitalisme un régime économique induit par le développement de la société de capitaux

Le capitalisme de son côté n’est ni une doctrine, ni une philosophie sociétale, mais un fait social et historique : le régime économique devenu prédominant dans les « temps modernes », avec l’apparition et l’expansion de la société de capitaux. Un régime économique qui n’est au demeurant pas exclusif des régimes économiques antérieurs de « l’entreprendre » : les entreprises individuelles représentent aujourd’hui plus d’un tiers de 3,3 millions d’entreprises actives de toute nature, les associations et sociétés civiles plus d’un quart. Le capitalisme n’a donc pas aboli, contrairement à certaines prophéties ou même à l’analyse schumpétérienne, la propriété individuelle et la petite entreprise.

Le capitalisme ne se place donc pas sur le même plan que le libéralisme, même s’il en est un des fruits sur le plan économique. Il ne concerne de fait que le champ économique et dans ce champ économique, la partie qui est la plus en vue et dont l’esprit inspire l’ensemble, même si elle n’est pas nécessairement représentative du point de vue de tous les entrepreneurs et spontanément accordé au point de vue du consommateur ou du client. A la limite, la défense du capitalisme, dans le cadre d’une complicité « naturelle » entre grands dirigeants pour diverses raisons, principalement sociologiques, peut revêtir un aspect d’attaque frontale contre une vision libérale de la vie économique visant à limiter le pouvoir de marché des plus grands acteurs par la contestation des monopoles (dont le démantèlement des grands monopoles institutionnels est un aspect essentiel) et des abus de position dominante devant les tribunaux. En tout cas, une politique pro-capitaliste au sens où elle défendrait les grandes entreprises en général ou celles d’un pays particulier, est loin d’être en soi et de ce fait une politique libérale. On se rappellera ici d’ailleurs la réticence libérale lors du développement de la société de capitaux au 19 ème siècle, tenant à la limitation de la responsabilité patrimoniale du « capitaliste » à la hauteur de ses apports dans la société anonyme (d’où la préférence des entrepreneurs authentiquement libéraux dans leurs conceptions comme les Michelin pour la société en commandite par actions par rapport à la société anonyme).

Comme l’a démontré l’entreprenant penseur Lucien Pfeiffer, et lui seul à notre connaissance, le capitalisme, c’est-à-dire le régime économique induit par le développement de la société de capitaux, doit son succès à l’invention d’une modalité de couverture du risque économique permettant de dépasser (sans l’abolir) sa couverture traditionnelle dans l’économie rurale par le prêt à gage. Si l’entrepreneur emprunteur échoue dans l’entreprise rendue possible par le prêteur de fonds auquel il s’est adressé pour se lancer, il est à la fois lui-même ruiné et il reste de surcroît débiteur de la somme empruntée, intérêts et capital. Cette situation d’échec de l’emprunteur est en fait l’une des principales sources traditionnelles du salariat, du servage et même, lorsqu’il n’est pas aboli, de l’esclavage. Le capitalisme s’est éloigné de ce schéma en accommodant à la vie économique en général et au droit des sociétés « terrestres » les règles du prêt à la grosse aventure mises au point ou redécouvertes à l’occasion du commerce avec les pays du nouveau Monde, qui font jouer au capitaliste le noble rôle d’assureur du risque de perte économique. Ce faisant la société de capitaux a permis à la coopération de la fortune installée et des entrepreneurs dépourvus de moyens suffisants pour entreprendre par eux-mêmes de franchir un palier important. Elle a permis à l’entreprise de changer de dimension et a ainsi fourni le déclic institutionnel au développement occidental. Elle a en fait permis l’essor industriel de l’Europe et du Nouveau Monde caractéristique des temps modernes.

Les règles du prêt à la grosse aventure permettaient en effet aux apporteurs de capitaux d’accepter les risques économiques particuliers liés au transport maritime intercontinental en associant le prêteur aux bénéfices de l’aventure en contrepartie du renoncement au remboursement du prêt en cas de naufrage. Il en va ainsi pour l’apporteur de capitaux dans la société anonyme emblématique de la société de capitaux : en contrepartie de l’acceptation du risque de perte sans recours de ce capital, il prend le contrôle de l’entreprise en s’appropriant la société dont il constitue le « capital » par ses apports en nature ou en espèces, dans le but d’en maîtriser la gestion et d’en minimiser les risques. Il reçoit de ce fait les bénéfices de cette aventure terrestre aléatoire tant qu’elle se déroule favorablement, et absorbe directement les pertes dans le cas contraire (absence de dividendes et éventuellement consommation du capital investi ou « appauvrissement »).

Cette mécanique juridique explique le succès du capitalisme et son rôle dans l’essor occidental, qui a été sans rival, et est désormais mondialisé. La société de capitaux a en effet permis d’augmenter la taille de l’entreprise en deux temps et a ainsi rendu possible les grandes aventures industrielles des 19ème et 20ème siècles. Par son principe même dans un premier temps, qui permet d’associer la fortune traditionnellement foncière et immobilière et les entreprenants et ingénieux moins fortunés, au moyen de la société de capitaux et des règles de partage des bénéfices. Par l’organisation de la coopération entre « capitalistes » plus ou moins fortunés dans un second temps via l’appel public à l’épargne des sociétés de capitaux sur les bourses de valeurs mobilières, dont l’apparition puis la sophistication ont contribué à façonner le paysage économique et financier « capitaliste » qui nous est désormais devenu familier, même s’il ne concerne aujourd’hui encore qu’un nombre tout compte fait limité d’entreprises (un millier au plus toutes cotes confondues en France). Les actionnaires majoritaires qui administrent les entreprises obtiennent ainsi le moyen en partageant les bénéfices de multiplier les occasions de bénéfices et de mettre en permanence au point de nouveaux produits, les évolutions relatives de la profitabilité, réelle ou anticipée, des entreprises servant de guide à leurs investissements. C’est donc un régime économique bien adapté au lancement de grandes entreprises, d’activités fortement « capitalistiques » comme l’on dit, de nouveaux produits nécessitant des phases de recherche et de développement, de nouveaux services sur une grande échelle, qui n’auraient pas pu être inventés ou développés sans lui. Et c’est un régime qui incorpore sa propre dynamique puisqu’il est animé par le moteur de l’intérêt individuel ou familial, lequel garantit en principe la réactivité des propriétaires de l’entreprise, associés ou actionnaires, aux innovations des concurrents destinées à séduire les consommateurs dans un modèle économique où l’offre crée la demande.

L’innovation institutionnelle évidente à la réflexion dont découle le capitalisme est pourtant restée inaperçue dans la littérature qui traite du capitalisme ou du développement

Il est juste d’ouvrir ici une parenthèse sur la portée de la découverte de Lucien Pfeiffer, même si lui-même ne s’y attarde pas.

Ni l’invention très terre à terre du licol de cheval au 12 ème siècle, qui permet d’appliquer la force animale à la traction de la charrue, à laquelle Georges Duby prête une vertu décisive, ni, à l’autre extrême du spectre des explications, la révolution philosophique galiléo-cartésienne au 17 ème siècle censée permettre la mathématisation du monde et donc, comme par miracle, son arraisonnement par la technique selon Heidegger, ni l’explication religieuse mise en avant par Max Weber, selon laquelle l’éthique protestante aurait rendu possible l’apparition au 16 ème siècle de l’esprit du capitalisme (alors que le capitalisme prend historiquement son essor en Europe dans la très catholique Lombardie et en Italie du Nord en général près de deux siècles auparavant comme l’a bien montré Murray Rothbard), ni l’invention de la comptabilité en partie double vers le 13 ème siècle, que Goethe considérait comme l’une des plus belles inventions de l’esprit humain, ne permettent plausiblement de comprendre pourquoi l’Occident à partir de la Renaissance a décollé par rapport à une Chine scientifiquement et techniquement plus avancée que l’Europe.

En revanche, le mécanisme de la société de capitaux permet bien, lui et lui seul à vrai dire, de comprendre l’intérêt que les hommes fortunés ont eu à devenir des capitaines d’industrie et à transformer le monde en s’accordant avec les entreprenants moins fortunés. Cette explication, quoique « non homologuée » par l’histoire officielle de la pensée, et même de la pensée économique, et qui semble, il est vrai, une fois formulée, presque tautologique, paraît donc bien être la seule qui soit à la hauteur du phénomène à expliquer, en intégrant le facteur humain de la motivation à agir. L’écart « orthogonal » de développement entre l’Orient et l’Occident ne peut pas être d’origine purement intellectuelle ou « idéaliste », et relever, tel un « deus ex machina », d’une simple différence philosophique, culturelle ou religieuse. Il ne peut pas plus sérieusement résulter, dans une perspective matérialiste symétriquement inverse, de découvertes purement matérielle ou technique, aussi importantes soient-elles. Mais il peut bien être le produit d’un facteur juridico-économique, d’une innovation institutionnelle de grande portée, qui a permis d’une part à la source « constante » et universelle de motivation des hommes qu’est leur intérêt personnel ou collectif, de trouver un débouché nouveau et, qui d’autre part, a fourni au goût permanent et largement réparti d’entreprendre des hommes des moyens décuplés de s’exprimer. La formule de la société de capitaux permet de comprendre pourquoi et comment tant d’énergie humaine a désormais pu être canalisée dans l’activité économique.

Mais l’inventeur de cette explication génialement simple n’a pas pour objectif suprême de faire breveter sa découverte et de la voir enfin homologuer par l’Académie des sciences morales et politiques, car il pense pour agir et faire progresser la société en réformateur qu’il est et non pour se contenter de faire oeuvre de penseur. Il pense mieux le développement de l’Occident que les penseurs professionnels ne l’ont fait, mais sa découverte faite, et une fois posée devant nous et « en nous » avec l’évidence incontournable des choses vraies, il ne s’arrête pas là et veut nous emmener tout de suite plus loin, alors même que nous voudrions prendre le temps de savourer cette précieuse étape de la pensée. Et c’est ici qu’il devient important de comprendre que le libéralisme, l’imagination au pouvoir en matière d’organisation sociale dès lors qu’on ne nuit pas à autrui ou on ne le lèse pas, peut nous conduire plus loin que le capitalisme, ne serait-ce que, si l’on veut revenir au point de départ du raisonnement avant d’aller plus loin, parce qu’il y a d’autres manières de couvrir le risque économique que celle fournie par la société de capitaux, telle celles que peuvent fournir, à l’extérieur de l’entreprise, les sociétés d’assurance. Celles-ci ont d’ailleurs déjà bien défriché le sujet.

La société de capitaux n’est pas nécessairement le cadre indépassable de « l’entreprendre »

Le régime économique capitaliste incorpore, observe aussitôt Lucien Pfeiffer, une sorte de défaut constitutif, qui expliquerait le malaise économique croissant, en particulier dans les grandes entreprises contemporaines, publiques ou privées, et la recherche intense et multiple en provenance d’horizons les plus divers de nouvelles formes de coopération sociale pour entreprendre autrement dans un cadre libéral. Les salariés, qui font vivre et prospérer l’entreprise, sont étrangers à la société, même s’ils en sont des co-contractants privilégiés, alors que les propriétaires de la société, qui sont les décideurs du sort de l’entreprise, peuvent lui rester parfaitement extérieurs. Il rejoint ainsi la littérature retraçant les conflits d’intérêts entre « stake-holders » et « stock-holders ». La rémunération des salariés qui travaillent dans l’entreprise entre dans le prix de revient à soustraire du prix de vente pour déterminer le bénéfice légitime de la société. Elle constitue un coût fixe pour l’entreprise et, par conséquent met en opposition l’intérêt du capitaliste et du salarié, du moins à court terme, puisqu’ils sont « dans le même bateau » tant que la société n’est pas dissoute. Comme le disait Alfred Sauvy le travail, dans ce cadre, devient un simple passif : un mal nécessaire. On doit donc pouvoir imaginer des modalités d’entreprendre, des innovations institutionnelles, qui surmontent ce hiatus propre à la société de capitaux.

C’est une gerbe de ce genre d’institutions nouvelles que propose Lucien Pfeiffer dans son dernier livre : l’abolition possible du salariat dans une société de partenaires dont la rémunération proviendrait exclusivement des résultats de l’entreprise, la rémunération des moyens de production entrant dans le prix de revient ; le développement parallèle du métier de gestionnaire des moyens de production pour répondre à la demande d’un nouveau type de sociétés dépourvues de moyens de production propres, c’est-à-dire la sortie du crédit-bail du corset bancaire qui en limite le potentiel et les fonctionnalités ; l’extension de la technique du crédit-bail, dont il fut l’inventeur en France, à la propriété de l’entreprise, pour que les résultats mêmes de l’entreprise permettent une accession de plein droit des entrepreneurs sans fortune à la propriété de leur entreprise grâce à un nouveau fonds commun : le FC4P (fonds commun de prise de participation provisoire) ; le développement de l’assurance externe du risque économique propre à la vie des affaires par les mécanismes assurantiels pour fournir une alternative à la modalité capitaliste de couverture interne du risque de l’entreprise.

Comme on l’a vu, à l’aide de notre détour par le tréfonds institutionnel du capitalisme, il n’y a en fait pas de vrai rapport entre capitalisme et libéralisme même économique. Les exemples ci-dessus montrent que le libéralisme peut ouvrir « l’entreprendre » à d’autres modalités de coopération humaine dans le but de servir autrui, aussi valables d’un point de vue libéral, que la modalité capitaliste, pourvu que ces modalités restent contractuelles et non contraintes, qu’elles lui préexistent, co-existent avec elle ou soient encore à inventer. Si le libéralisme d’un point de vue économique inclut le capitalisme comme le genre inclut l’espèce, c’est donc sans exclusive ni « préférence » en toute rigueur de termes. Il n’y a aucune bi-univocité entre capitalisme et libéralisme. Le potentiel libéral est en réalité illimité.

A la limite il peut exister un capitalisme foncièrement non-libéral et un communisme libéral et par conséquent des évolutions plus ou moins libérales du capitalisme

La preuve de la nécessité de cette distinction est apportée par l’existence de types de capitalisme, comme le « capitalisme monopoliste d’Etat » dans lequel les relations sociales « patron-salariés » sont finalement peu différentes de la grande entreprise capitaliste privée. Comme si les nationalisations se révélaient incapables de faire émerger quoique ce soit de nouveau dans ce domaine si ce n’est peut-être le « pire » et dans lequel le risque, souvent grand et parfois inconsidéré, est assumé, à la place de l’actionnaire privé, par le citoyen-contribuable, ce qui est parfaitement critiquable d’un point de vue libéral. A l’inverse, il existe des formes de communisme, comme celui des monastères, en vertu duquel moines et moniales renoncent à toute forme de propriété individuelle (on ne peut par exemple même pas leur faire un don individuel puisqu’ils ne peuvent ouvrir un compte bancaire à leur nom) parfaitement admissibles dans une société libérale, dès lors que cette dépossession totale est volontairement consentie et même recherchée au moyen du vœu de pauvreté. L’existence d’un capitalisme anti-libéral, monopoliste d’Etat ou monopoliste tout court, et d’un communisme libéralement impeccable apportent donc bien la preuve par neuf de la nécessaire distinction entre libéralisme et capitalisme. En tout cas le libéral, pour reprendre une phraséologie passée de mode et qui avait son charme, n’a pas, en tant que tel, une vocation particulière à être le « suppôt du Grand Capital » ou son avocat systématique.

Un libéralisme critique du capitalisme est donc parfaitement admissible (alors qu’en revanche l’inverse est inconcevable) comme l’a finalement bien compris Jean-Yves Calvez l’un des nombreux et classiques pourfendeurs des deux soi-disant frères jumeaux au nom de la doctrine sociale de l’Eglise ou Zeev Sternhell. Certains développements, internes au capitalisme, comme le développement de l’actionnariat salarié et le regard renouvelé que certains portent sur les fonds de pension après une première réaction réflexe de rejet montrent par ailleurs la plasticité du capitalisme dans un sens de rééquilibrage du pouvoir entre salariés et actionnaires d’une part, dirigeants et actionnaires, minoritaires en particulier, d’autre part. Il convient donc de se garder de tout nouveau manichéisme, et d’avoir présent à l’esprit que le capitalisme lui-même, qui n’est pas une réalité monolithique, est susceptible d’évoluer de l’intérieur par conviction propre des dirigeants ou sous la pression des actionnaires, des parties prenantes, des événements ou du débat démocratique dans un sens plus ou moins libéral, plus ou moins transparent, plus ou moins équilibré.

Mais en admettant que certaines caractéristiques du capitalisme, en particulier les avatars récents d’un capitalisme fonctionnarisé marqués par le développement des « compensations » discrétionnaires, des « golden parachutes » et des options d’achat d’actions, qui tendent à transformer le capitaine d’industrie d’hier en corsaire assuré tous risques et mieux garanti que des salariés qui sont censés avoir opté pour la sécurité aux dépens du profit ; en admettant que les pratiques managériales d’un nombre grandissant de grandes entreprises « capitalistes » de type Enron ou Vivendi , tant publiques que privées d’ailleurs, deviennent critiquables et suscitent un rejet croissant, on perçoit alors l’urgence de soigneusement préserver la distinction entre capitalisme et libéralisme, sauf à vouloir condamner la porte de sortie de la crise de sens de notre société et fermer la porte de la réforme. Pour celui-ci, qui reste le parti du mouvement et de l’évolution pacifique, les clés de l’avenir et l’invention des solutions aux problèmes de chaque temps relèvent du champ contractuel, de la créativité individuelle, sociale et institutionnelle, dont le déploiement passe par l’initiative personnelle ou par le débat et la coopération multidimensionnels au sein de la société civile et politique.

La réforme sociale passe donc par une clarification doctrinale qui ne saurait faire l’économie du libéralisme

Et c’est pour cela que l’on ne peut prétendre se passer du « libéralisme » comme doctrine de ralliement, au moins de la chose, sinon du nom. Le mot est en effet tellement empoisonné et le consensus anti-libéral est si étendu en France, que l’on peut bien se demander si l’entreprise visant à redonner du lustre au « libéralisme », en le distinguant du concept trop étriqué de « capitalisme » (terme repris de Marx son inventeur qui a choisi à dessein ce mot impopulaire dès l’origine et de son temps, pour servir de repoussoir « dialectique » au socialisme) n’est pas vaine et condamnée à l’avance. Nous ne pouvons ici qu’exprimer une conviction : on ne pourra pas bâtir une société d’initiatives et de participation, organisée selon le principe de subsidiarité pour laisser faire à tous les niveaux ceux qui ont la volonté et la capacité de régler les problèmes (dont aucun n’est insurmontable à dire vrai) et de faire avancer les choses ou d’en construire de nouvelles, contre la doctrine générale des libertés et de la créativité humaine qu’est le libéralisme, loin de tout conservatisme. Régime libéral et perfectibilité sociétale s’impliquent réciproquement de facto.

Le consensus en faveur du libéralisme politique en est un témoignage encourageant : comment être sérieusement libéral en politique et anti-libéral en économie ? Le marché, loin d’être cette abstraction que dénoncent encore, en France, les anti-libéraux en droit, n’est en réalité rien d’autre que le parlement de l’économie, dont la criée sur les bourses de valeurs mobilières ou dans les ports de pêche donnait ou donne encore la meilleure image : la recherche par tâtonnement, essais et erreurs parfois, du meilleur compromis social possible entre toutes les partie prenantes, dont les intérêts sont divergents (le vendeur veut vendre le plus cher possible, l’acheteur veut le meilleur rapport qualité / prix) mais complémentaires (le vendeur a besoin de l’argent de l’acheteur, l’acheteur a besoin du bien ou du service du vendeur). Le marché n’est d’ailleurs pas défendu comme une abstraction « substantialisée » par les libéraux eux mêmes, contrairement au reproche que leur font leurs adversaires, mais comme la structure de coopération spontanée des personnes et des « maisons » dans une économie monétaire : le marché, ce sont les autres en face de moi que je sers et chez qui je me sers (coopération), en tenant compte des autres autour de moi qui ont des appétits concurrents dont je dois tenir compte pour parvenir à mes fins (concurrence). Le marché, ce sont toujours « les autres », en face ou à côté de moi. L’économie de marché, rendu possible par la monnaie, n’est rien d’autre que la libre coopération humaine régulée par la concurrence (simple moyen, mais en pratique essentiel comme facteur de dynamisme du producteur pour capturer les votes monétaires du consommateur, au service de cette coopération mutuelle) et surveillée par les tribunaux, c’est-à-dire se déroulant dans le cadre du droit civil et commercial.

Que proposent d’ailleurs concrètement ceux qui, en économie, faute d’argument rationnel, sont contraints aux artifices rhétoriques et se révoltent par exemple contre la « dictature des marchés » ? L’état patron qui a partout fait faillite ? Aucun libéral impartial et non doctrinaire ne peut laisser entendre que tous les hommes soient parfaits et nier qu’il existe des exploitations de situation ou des abus de pouvoir de marché en ce bas monde que nous savons tous, indépendamment de nos préférences doctrinales, être plein d’injustices diverses liées à nos convoitises. Aucun libéral ne soutiendra que l’économie de marché libre soit le paradis sur la terre, car l’évolutionnisme libéral s’oppose à l’utopie révolutionnaire. Elle peut même être qualifiée de pire des régimes, à l’exception de tous les autres. C’est la vraie raison de son universalisation, par-delà les décombres du socialisme réel et de l’économie mixte, dans une très large gamme de variétés régionales et nationales, propres à un régime par définition ouvert à la diversité des traditions et des mœurs. L’anti-libéralisme économique est devenu de ce fait, partout où il subsiste, une impasse théorique et pratique.

Autre encouragement à ne pas se priver de cette reviviscence nécessaire du libéralisme : le rejet du libéralisme ne semble pouvoir se maintenir, après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du socialisme réel à l’Est et au Sud, qu’au moyen de son travestissement sous le terme d’ultralibéralisme, procédé dialectique conservatoire mis au point par les socialistes occidentaux afin de poursuivre le même combat, tout en faisant semblant de reprendre à leur compte et d’adopter le terme « libéral » et son contenu doctrinal qui, dans les pays du socialisme réel, faisait évidemment, à leur grand dam, l’objet d’une vénération consensuelle chez tous les opposants à la « dictature du prolétariat ».

La remise en mouvement volontaire de la société civile et de la société politique françaises passe donc à nos yeux par cette clarification doctrinale préalable et une réhabilitation non honteuse du libéralisme, le mot et la chose, même si cela doit prendre un peu de temps et passe par quelques ralliements médiatiques d’intellectuels de gauche, qui n’osent pas encore aujourd’hui franchir ce Rubicon. Cette clarification, en mettant fin à ce grand écart intellectuel déchirant entre « les libéralismes » et en nous réconciliant en profondeur avec l’une de nos grandes traditions, entraînera un retour de la confiance en soi et de l’estime de soi, individuelle et collective. Elle rendra possible un retournement positif de l’opinion éclairée et publique en faveur des idées et des valeurs libérales, et même du terme de « libéralisme ». Celui-ci n’a cependant pas nécessairement besoin d’être agité en permanence comme un chiffon rouge devant les yeux de ceux pour qui une propagande anti-libérale en a fait un épouvantail sans retour possible, mais qui sont partants pour sortir de nos impasses pratiques.

En ce sens, le progrès du libéralisme passe aussi par l’arrêt d’une certaine auto-caricature du libéralisme de la part des libéraux eux-mêmes. Ceux-ci doivent tenir compte du terrain miné sur lequel ils opèrent, et savoir ne pas alimenter, par leurs excès ou leur impatience, la caricature que l’on se complaît en France à faire du libéralisme. A eux d’humaniser l’image trop brutale que la représentation sociale et les media se font du libéralisme et de montrer par leurs raisons, leurs positions et leurs comportements, leur ouverture d’esprit, leur effective tolérance (quelle autre doctrine peut légitimement revendiquer cette vertu ?) que cette image est fausse : que l’homme est acteur et fin ultime, alpha et oméga de la société, que l’homme, dans la réalité de ses préoccupations concrètes et parfois vitales, y compris l’homme démuni ou moins bien loti, est bien au centre de leur conception et de leur souci, que la vision libérale de la société est bien un projet pour tous, où chacun puisse trouver sa place harmonieusement. A eux en particulier à ne pas se laisser aller à la tentation de représentation monopolistique du libéralisme, antinomique du libéralisme lui-même ou à s’octroyer une sorte d’infaillibilité doctrinale. A eux de savoir s’ouvrir à la tradition proudhonienne de la gauche française, subvertie par la gauche étatiste d’origine allemande.

La distinction entre capitalisme et libéralisme permet de surcroît une analyse plus subtile de la politique économique américaine que celles auxquelles nous sommes accoutumés de part et d’autre

Le distinguo entre libéralisme et capitalisme auquel invite tant l’histoire économique que celles des idées politiques jette une lumière incidente sur le malentendu « assourdissant » des positions françaises sur certains aspects de la politique américaine. Celle-ci ne devrait être jugée, selon la tradition empirique (modeste) qui fait le fond de la philosophie libérale, qu’a posteriori au cas par cas, et non pas idéologiquement et a priori. Adopter cette distinction permet en effet de comprendre d’une part, que le rejet de certains aspects de la politique économique américaine ne doit pas se faire au nom de l’anti-libéralisme, puisque le libéralisme fournit au contraire le meilleur arsenal critique de certaines pratiques américaines, déviantes au regard du libéralisme censé les inspirer. Pensons ici par exemple au renforcement des subventions agricoles ou à l’institutionnalisation de la manipulation monétaire par la suspension de la convertibilité-or du dollar qui fausse la mondialisation et nourrit son rejet depuis plus de 30 ans désormais. Cette distinction permet d’autre part de mieux comprendre pourquoi l’allégeance systématique à l’égard des points de vue américains, alors même qu’ils relèvent de la défense la plus traditionnelle et la plus triviale de leurs « intérêts nationaux » (« tout être exerçant tout le pouvoir dont il peut disposer » selon Thucidyde) par des « intellectuels » européens se réclamant du libéralisme peut en fait desservir gravement la cause libérale. Des observateurs impartiaux et même une fraction du grand public ne peuvent voir dans ce biais irrationnellement pro-américain qu’un parti-pris d’avocat et un saut dans une nouvelle sorte d’idéologie, les incitant par contrecoup à un rejet en bloc de ce « libéralisme » de façade, qui n’est rien d’autre qu’un « mercantilisme » déguisé et par contagion, de manière regrettable, au rejet de tout ce qui ressemble de près ou de loin au « modèle américain ». Dans ces conditions, l’irrationalité anti-libérale ambiante et celle des défenseurs d’un pseudo-libéralisme se nourrissent mutuellement et alimentent une sorte de jeu de dupes, dont notre société, son avenir, sa jeunesse et ses marges, font les frais.

On songe ici à la lucide désolation de Frédéric Bastiat (mon vénérable cousin) qui préférait voir « une cause bien attaquée que mal défendue ». Malgré notre optimisme foncier, la réhabilitation du libéralisme en France passe par une intelligence stratégique du « marché » national des idées sur lequel « l’entrepreneur libéral » opère volens nolens, un marché qui est impitoyable on le sait avec les entrepreneurs maladroits ou trop pressés.

Cette clarification intellectuelle des notions bien distinctes de libéralisme et de capitalisme, malgré une intersection limitée, nous paraît être comme une sorte de prolégomène à toute acceptation future des réformes. Seule en effet la conviction bien établie que la réforme donne sa chance à tous et, au premier chef, aux moins bien lotis et aux « outsiders » de la société, qu’elle n’est pas simplement une dialectique (au profit) de nantis ou de gens à l’abri de tout risque économique véritable, au sein de l’Etat ou d’une collusion Etat / grandes entreprises, publiques ou privées, pour augmenter « les risques des autres », pourra faire bouger et même basculer un peuple qui a peut-être « la tête près du bonnet » selon l’expression de Hegel, mais qui surtout n’accepte pas de prendre des vessies pour des lanternes. L’approche libérale ne peut réussir que dans une logique d’ouverture sociale concrète pour beaucoup, comme les fondateurs dans les années 60 de l’Association pour la Liberté Economique et le Progrès Social (ALEPS), Jacques Rueff en particulier, l’avaient bien compris contre leur temps. La citadelle française des droits acquis ne pourra être investie que si le sentiment de justice d’une « masse critique » de la population y trouve son compte et si un nombre suffisant de personnes entrevoit les bénéfices individuels et collectifs de la libéralisation.

Cédric d’Ajaccio

6 octobre 2006

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01/06/2007

Chômage et délocalisations

"Je ne raconterai pas d'histoires : celui ou celle qui vous dira "je vais interdire les délocalisations" ne vous dira pas la vérité."

À Noyelles-Godault (Pas-de-Calais) le 10 avril, après avoir visité plusieurs usines qui avaient subi des crises - l'une reprise avec succès, d'autres à l'abandon - François Bayrou a présenté ses propositions pour notre industrie : contre les délocalisations financières, pour associer flexibilité et sécurité, pour un comportement exemplaire des dirigeants envers leurs salariés.

Reprise d'activité
La première stratégie, c'est de rendre non seulement possible, mais obligatoire, la reprise quand il y a un repreneur. Il y a des entreprises qui ferment des usines, et dont la stratégie est d'empêcher ces usines d'être reprises. J'ai vécu le drame de Stora Enso,  immense papeterie qui arrête trois sur quatre de ses lignes de fabrication. Les salariés inventent un projet de reprise, consistant à fabriquer un papier de très grande résistance à partir de la fibre de chanvre qui peut être cultivée localement, et ils trouvent des financiers. Et on leur met des bâtons dans les roues. On avait, au début, parlé d'une reprise à l'euro symbolique ? On leur dit : "un million d'euros." Ils mettent un million. Cela ne suffit pas : "cinq millions", puis "neuf millions", ils mettent neuf millions et on s'aperçoit que ce qui est refusé, c'est le principe même de la reprise. Nous devrions avoir une législation qui dise : si vous voulez fermer l'entreprise, au moins, vous ne pouvez pas empêcher des repreneurs de faire repartir cette entreprise en acquérant les machines.

Deuxièmement, il faut que cette recherche de repreneurs soit une priorité des pouvoirs publics. J'ai promis aux ouvrières et aux ouvriers de Samsonite que, élu Président de la République, je nommerai une autorité en charge de rechercher les repreneurs. A Saint-Étienne, j'ai visité la première forge industrielle de France. Elle était, il y a dix ans, en liquidation. Une équipe courageuse l'a reprise, avec vingt-cinq salariés, et ils ont multiplié l'effectif par douze, parce qu'ils peuvent garantir à leurs clients des petites séries dans un temps très court.


Flexi-sécurité
Ce qui est frappant, c'est le risque de tout perdre. Les salariés de Samsonite m'ont dit : "on est entièrement adaptables. Le travail que l'on a fait dans l'entreprise, cela a toujours été de faire face à tous les postes de travail". Comment utiliser leurs compétences pour passer un cap difficile ?

Ni les Pays-Bas, ni la Suède, ni le Danemark n'ont réussi à empêcher les délocalisations, pas plus que les Etats-Unis ou le Royaume-Uni. En revanche, chacun de ces pays a réussi à faire descendre son taux de chômage très bas. Les pays scandinaves ont réussi à faire en sorte que l'on puisse à la fois remettre en cause le contrat de travail, et offrir une sécurité nouvelle aux salariés, en lui permettant de garder son salaire plus longtemps, ou en lui permettant de suivre une formation qu'il aura choisie, ou d'être embauché sur le même bassin de travail par des entreprises qui, au fond, auront mutualisé leurs capacités d'emploi.

Les centrales syndicales que j'ai rencontrées disent, et aussi le patronat évidemment : l'entreprise doit pouvoir en cas de baisse d'activité, remettre en cause le contrat de travail (sinon elle hésite à embaucher), et dans le même temps, cette flexibilité peut s'accompagner de sécurité. Pour la CGT, cela s'appelle la Sécurité Sociale professionnelle, pour d'autres, la sécurisation des parcours professionnels, d'autres encore emploient le mot de flexi-sécurité, mais tout cela veut dire la même chose. Cela veut dire que les droits du travailleur doivent être attachés au travailleur lui-même, et pas seulement au contrat de travail.

Il va falloir qu'on mette ces organisations au pied du mur, car c'est au pied du mur qu'on voit le maçon. Je mettrai à profit le mois qui sépare l'investiture du nouveau Président, de l'élection de la nouvelle Assemblée, pour ouvrir ce dialogue social, dire à l'ensemble des organisations représentatives : comment fait-on pour apporter du concret aux salariés ? Une négociation efficace, cela prendra le temps que cela prendra, mais c'est indispensable.


Assurance-chômage incitative (bonus-malus)
Il faut qu'il devienne, pour l'entreprise, intéressant financièrement de garder les salariés, et dissuasif de se débarrasser des salariés. Il n'est pas juste de faire payer les mêmes cotisations d'assurance-chômage aux entreprises qui font tout pour défendre l'emploi, et aux autres. Je propose que l'on mette en place un système de bonus/malus. Après tout, cela se fait pour les accidents du travail, et pour l'assurance auto. Je pense que cela doit se faire en matière d'assurance-chômage.


Le capitalisme financier : intéressements aux bénéfices et stock-options
On ne peut pas demander aux petits, aux ouvriers, aux salariés, de respecter les règles, et faire que les grands responsables d'entreprise se donnent, à eux-mêmes, des avantages tellement choquants que cela détruit l'image de l'entreprise auprès des citoyens.

Je souhaite une réflexion sur la manière dont, en France, on donne des stock-options, des parachutes dorés. Je suis pour qu'on invente un autre modèle, européen et français, un modèle d'exemplarité de l'entreprise par rapport aux salariés et au reste de la société. Au lieu de pousser dans le sens des stock-options, je souhaite qu'on pousse le sens de l'intéressement des salariés aux bénéfices. Comme, en matière de licenciement, il faut que défendre l'emploi rapporte à l'entreprise, il faut de la même manière que l'entreprise ait intérêt à partager son bénéfice avec les salariés.


Politique industrielle et commerciale européenne
L'Europe s'est beaucoup occupée de concurrence, sans doute avec raison, mais l'obsession de la concurrence va parfois trop loin. C'est notamment le cas pour la Poste, qui mérite d'être défendue en tant qu'une entreprise en charge d'un service public.

Je n'ai jamais trouvé génial que l'on remplace le 12, qui marchait, par une multitude de numéros dont je ne sais même pas à quoi ils correspondent, et vous non plus d'ailleurs. Ce que je sais, c'est que des centaines d'emplois sont partis à l'étranger.

Je pense nécessaire que l'Europe fasse son boulot de protection, défende le tissu des entreprises industrielles européennes. Car les usines c'est de l'exportation, et c'est de l'emploi. Il n'est pas imaginable que les Allemands soient en train de réussir un miracle économique et que les Français soient incapables d'envisager ce même miracle économique.
Il y a deux choses à faire.

La première est d'aborder la sous-évaluation de la monnaie chinoise, savamment entretenue. Évidemment si la France seule pose cette question, les Chinois vont nous dire que nos Airbus, nos voitures, on peut les garder ... Mais si nous tous, pays européens, premier marché de la planète, bientôt première monnaie de la planète, nous disons quelque chose, la musique changera.
La deuxième, c'est que l'Europe fasse respecter, par ses concurrents, les règles environnementales qu'elle impose à ses propres entreprises.

Cela ne s'appelle pas du protectionnisme au sens où l'on fermerait les frontières, cela s'appelle la loyauté des échanges. Si vous me choisissez comme président de la République, j'appellerai l'Europe à défendre ses industries et ses emplois, à imposer au moins la loyauté. "

Lien(s):
Rencontre de Noyelles-Godault, 10 avril 2007
Conférence de presse "Pour une social-économie", 23 février 2007